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Michel Gurfinkiel. Les écrivains qui se piquent de politique sont presque aussi nombreux que les hommes politiques qui tâtent de la littérature. Mais un écrivain de première grandeur qui devient un véritable homme d’Etat, comme Vladimir Jabotinsky, le cas est plus rare. On se souvient aujourd’hui de ce personnage né en 1880 à Odessa et mort en 1940 à New York, comme l’un des fondateurs d’Israël : le prophète du sionisme de droite, le mentor de l’Irgoun. C’est à ce titre qu’il repose à Jérusalem dans une tombe de basalte noir, aux côtés de Theodor Herzl, et que son visage a figuré sur des timbres ou des billets de banque. Il avait pourtant été, dans un premier temps, journaliste, traducteur, romancier. En russe, la langue de son pays d’origine. Et avec un talent, une aisance, que sa génération – celle des Pasternak et des Babel – lui enviait.
Pourquoi avoir renoncé à cette vocation pour le sionisme, et s’être tourné vers l’hébreu et le yiddish, idiomes
" communautaires " et presque confidentiels ?
" Parce qu’il le fallait ", expliquait-il. Les pogromes de 1903, de 1905, des années 1918-1920, puis la montée de l’hitlérisme, l’avaient convaincu que le peuple juif était en danger de mort. Et que le salut passait par la constitution d’un Etat-nation.
" Ou les juifs mettront fin à la diaspora. Ou c’est la diaspora qui mettra fin à leur existence… " Son talent ne lui appartenait plus. Il devait être mis au service d’une Révolution.
Mais peut-on rejeter entièrement un don divin ? En 1935, alors même que sa carrière politique s’accélère, Jabotinsky écrit un ultime roman russe,
Les Cinq. Son chef d’œuvre. Il paraît à Paris, dans
Rassviet, l’un des journaux de l’émigration russe. Soixante et onze ans plus tard, les Editions des Syrtes viennent de le publier en français, dans une traduction de Jacques Imbert.
Ces Cinq, ce sont les enfants d’une famille juive d’Odessa, les Milgrom.
" Assimilés ", c’est-à-dire détachés de la pratique religieuse, russifiés, occidentalisés. Fondée en 1794 par Catherine II, Odessa est l’Utopie de la mer Noire : un port, un opéra, une université, des palais, et surtout un esprit d’optimisme et de liberté. La ville a été gouvernée par un grand Français, le duc de Richelieu (par la suite premier ministre de Louis XVIII), puis par de grands seigneurs russes proches du tsar mais résolument modernistes, le comte Vorontsov et le prince Stroganoff. Tous les peuples de l’Empire s’y côtoient, y compris les juifs, qui formeront le tiers de la population en 1900, mais aussi des Italiens et des Autrichiens, des Français et des Grecs. Une seule règle a longtemps prévalu, jusque dans les années 1880 : s’élever par le travail et le mérite.
Mais au tournant du XXe siècle, l’Utopie se fissure : l’autocratie russe se dégrade en dictature policière, l’intelligentsia s’entiche de marxisme et d’anarchisme. Et l’antisémitisme resurgit. C’est cette lente dérive que Jabotinsky retrace à travers le destin des enfants Milgrom. Odessa était une fête. Elle va sombrer dans la tragédie en 1905, l’
" année terrible " des émeutes, des mutineries (le cuirassier Potemkine) et des pogromes. Nul didactisme, point de sociologisme pesant : Jabotinsky s’efface, souvent avec une pointe d’ironie, devant les personnages, les situations, les dialogues. Les amourettes des uns et des autres, ou leurs ambitions, semblent compter davantage que les événements, un peu comme dans le Marie-Antoinette de Sofia Copolla. Et pourtant, quand on referme le livre, on a tout compris : la fin d’un monde.
C’est la même histoire, mais en quelque sorte à l’envers, que conte Tom Reiss dans
L’Orientaliste (Buchet-Chastel). Cette fois, il ne s’agit pas d’un roman, mais d’une biographie. Lev Nussimbaum, alias Mohammed Essad Bey, naît à Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan et de l’industrie pétrolière russe, située sur la mer Caspienne. Un
" clone " d’Odessa, en moins chic peut-être, mais en plus riche. Les juifs y sont un peu moins nombreux. Mais l’Orient – l’islam turcophone – est plus proche. Lev naît dans un milieu israélite aisé, reçoit une éducation de petit prince. Soudain, tout s’effondre : en 1917, les Rouges et les Blancs s’entretuent, des chariots chargés de cadavres passent, au petit matin, entre les luxueuses villas Art Nouveau…
Les Nussimbaum s’enfuient : Constantinople, où règne encore le sultan ottoman, Paris, et enfin Berlin. L’Allemagne vient de perdre la guerre, ses monarchies médiévales sont tombées, sa monnaie n’est plus qu’un Monopoly. Mais elle s'impose, pour quinze ans, comme le cœur culturel de l’Europe. A peine sorti de l’adolescence, Lev écrit en allemand une douzaine de livres. Pour la plupart, des essais ou des biographies :
Allah est grand (un essai sur
" le déclin et le renouveau de l’islam "),
Le sang et le pétrole (la révolution à Bakou),
Russie blanche (une enquête sur l’émigration anticommuniste), des vies de Lénine, Mahomet, Reza Ier d’Iran, Staline… Mais aussi un roman,
Ali et Nino , transposition dans l’Azerbaïdjan contemporain du vieux thème de Roméo et Juliette. Les essais frappent, aujourd’hui encore, par leur non-conformisme et leur clairvoyance. Quant au roman, il est devenu, près d’un siècle plus tard, le best-seller d’un Azerbaïdjan qui a retrouvé son indépendance. (Il vient de paraître en français, aux Editions J’ai Lu).
Le vrai sujet du livre de Tom Reiss n’est pourtant pas là. Ce qui passionne le biographe, et le public d’aujourd’hui, c’est le jeu de masques dans lequel Lev Nussimbaum va peu à peu se complaire. A la différence d’un Jabotinsky qui prend virilement le parti de son peuple, l’émigré de Bakou s’invente des origines tatares, se convertit à l’islam (ou feint de l’avoir fait) et prend bientôt le nom d’Essad Bey, sous lequel il signe ses ouvrages. Sous cette fausse identité, il se marie, brièvement, avec une riche héritière, séjourne aux Etats-Unis, affiche des opinions monarchistes. La mise en place du régime hitlérien, en 1933, le force à quitter à l’Allemagne. Mais il ne renonce pas à son rêve éveillé pour autant. C’est en musulman qu’il meurt en Italie, dès 1942, d’une maladie dégénérative. Et c’est sous une stèle musulmane qu’il y repose.
Reiss propose de multiples explications pour ce comportement quelque peu étrange. Nussimbaum, comme beaucoup de juifs de cette époque, voit sans doute dans le changement d’identité une stratégie de survie. Se faire musulman du Caucase, dans cette perspective, est habile : personne n’ira vérifier. Mais la démarche est peut-être plus sincère qu’il n’y paraît : Essad, en turc et en azéri, signifie
" le lion ", tout comme Lev ou Leib en yiddish. Derrière la conversion, il y aurait donc une fidélité. Ou même la recherche d’une religion syncrétique,
" abrahamique ", qui dépasserait les fois particulières.
Le cinéaste polonais Michal Waszynski, lui, est un cynique. Et le livre que lui consacre Samuel Blumenfeld,
L’Homme qui voulut être un prince (Grasset), n’est pas tendre. Rescapé de l’Holocauste, il se fait passer à Rome, où il s’est réfugié, pour un prince polonais de bonne lignée catholique. Homosexuel, il épouse une riche comtesse octogénaire. La fortune ainsi acquise lui permet, dans les années 1950, de créer en Espagne, sous la protection de Franco, des studios où il engage des acteurs communistes américains, bannis de Hollywood. Il y tourne quelques films à grand spectacle,
Le Cid,
Les Cinquante-Cinq Jours de Pékin,
La Chute de l’Empire romain… Les stars sont bientôt à ses pieds : Audrey Hepburn, Sofia Loren, Charlton Heston. Il conduit une Rolls aux poignées en or massif. Mort brutale en 1963.
Paradoxe : c’est par la seule œuvre où il ne ment pas que Waszynski a atteint au génie. En 1937, il adapte pour le cinéma
Le Dibbouk, un conte yiddish où un revenant vient perturber une noce. Tourné en noir et blanc, sous un éclairage oblique, ce film était peut-être l’adieu de Waszynski à lui-même et à ses origines. Il apparaît aujourd’hui, rétrospectivement, comme un autre adieu : celui de l'Europe à un monde achkénaze qui va bientôt périr.
" Les Cinq ", par Vladimir Jabotinsky. Editions des Syrtes. 300 pages. 23 euros." L’Orientaliste ", par Tom Reiss. Editions Buchet-Chastel. 462 pages. 31,40 euros. " Ali et Nino ", par Kurban Saïd (Essad Bey). Editions J’ai Lu. 317 pages. 6,40 euros." L’homme qui voulait être un prince ", par Samuel Blumenfeld. Editions Grasset. 283 pages. 18 euros.