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Michel Gurfinkiel.
Jérôme Monod détiendra la carte numéro un de l’UMP : un honneur discret, qui vaut toutes les présidences. Chacun sait que la nouvelle formation est née, en effet, dans le petit bureau Pompadour, gris et argent, qu’il a occupé pendant deux ans au rez de chaussée de l’Elysée, côté jardin, en sa qualité de conseiller politique du président de la République. Les uns après les autres, les dirigeants et ténors de droite ont répondu à son invitation, traversé le gravier crissant, franchi la porte-fenêtre, pris place dans un fauteuil tendu de velours, accepté une tasse de café ou de thé. Les uns après les autres, ils ont fait part de leurs réticences, de leurs hésitations, de leurs refus :
" Dissoudre le mouvement gaulliste ? Jamais !… Renoncer à notre identité libérale ? Pas question… " Mais quand ils repartaient, ils savaient déjà qu’ils avaient changé d’avis. Monod ne leur avait rien imposé. Il n’avait pas cherché à les étourdir avec des promesses. Une simple démonstration avait suffi. Si la droite voulait diriger à nouveau la France, il lui fallait s’unir de façon crédible autour du seul candidat crédible, Jacques Chirac. Le reste n’était que commentaire ou détail.
C’est la seconde fois que Jérôme Monod fonde un parti ; en 1976, il avait organisé le RPR, autour de Chirac, déjà. Mais s’agissait-il bien, alors, d’une formation nouvelle ? Le RPR succédait à l’UDR, qui avait remplacé, après la tourmente de 1968, l’UD Ve pompidolienne. Celle-ci s’était elle-même substituée à l’UNR, le mouvement politique qui avait accompagné, de 1958 à 1965, la création de la Ve République et le règlement de l’affaire algérienne. Et plus loin dans le temps, il y avait le RPF de 1947, né du discours de Bayeux, où le général de Gaulle avait proposé à la France une ambition : redevenir la grande nation qu’elle n’aurait jamais dû renoncer à être - et les moyens de cette ambition : un Etat démocratique fort.
Pendant trente ans, les hommes et les réseaux gaullistes avaient été les mêmes, pour l’essentiel. Et ils allaient rester en place au RPR, au moins pendant quelques années, quitte à coopter un sang neuf, de nouvelles générations. Certes, on sentait qu’une évolution était nécessaire. De Gaulle avait quitté le pouvoir au printemps 1969, et s’était éteint à l’automne 1970. En 1974, un conservateur non-gaulliste, Valéry Giscard d’Estaing, avait remplacé le gaulliste conservateur Georges Pompidou à la tête de l’Etat. En 1976, enfin, Giscard avait écarté le gaulliste Chirac de la direction du gouvernement, au profit du non-gaulliste Raymond Barre.
" L’espérance " née à Bayeux s’essouflait. Il fallait la relancer – et dans ce but, changer de style, de vocabulaire, de méthodes. Monod y travailla. Avec succès, puisque le RPR gagna dès lors presque toutes les élections, jusqu’à la fin du septennat giscardien, en 1981, et resta ensuite, par delà alternances ou cohabitations, la force principale de la droite française.
Mais Monod, dès cette époque, songeait déjà à un parti fort différent, à quelque chose de plus large où se seraient réconciliés gaullistes historiques, non-gaullistes et même ceux qui, venus de la gauche ou du centre, s’étaient longtemps crus antigaullistes. On sent que l’UMP, aujourd’hui, correspond beaucoup plus que le RPR de naguère à son souci profond, qu’il en est véritablement le père, ou du moins le parrain, alors qu’il s’était contenté, auprès du parti précédent, d’un rôle de tuteur ou de précepteur. D’ailleurs, il ne cache pas qu’il va continuer au cours des prochaines années son travail à l’UMP, ou autour d’elle, pourvu que le Seigneur le lui permette ; tandis qu’il avait quitté sans beaucoup états d’âmes le RPR, en 1978, pour une carrière privée, à la tête de la Lyonnaise des Eaux.
Les Monod sont issus de ce qu’il faut bien appeler un patriciat, une
" noblesse républicaine ". Tout commence avec Jean, pasteur, né en Suisse d’une famille protestante du pays de Gex qui, sous Louis XIV, avait préféré l’exil à l’abjuration. Ses cousins ont essaimé dans l’Europe du Nord : en Prusse, en Scandinavie. Il se fait armateur au Danemark, y épouse une fille du crû, élève douze enfants. Mais il n’a pas oublié la France de ses pères. Quand la Révolution, en 1789, rétablit la liberté de culte et institue une égalité complète entre toutes les confessions, il y
" revient " , comme les Hébreux, après l’édit de Cyrus, étaient rentrés à Jérusalem.
Les descendants directs de Jean Monod, deux cent vingt ans plus tard, sont mille deux cents. Chaque branche a cherché l’excellence à sa manière : la religion, la finance, la médecine, l’université, les arts. Le grand-père de Jérôme Monod, banquier, pratiquait les langues sémitiques anciennes ; son père, chirurgien, avait pour cousin au second degré Jacques Monod, prix Nobel de biologie, et pour cousin germain Théodore Monod, le naturaliste. De génération en génération, ce milieu conserve sa foi, fondée sur le Livre, mais aussi un vif patriotisme de
" minoritaires " , pour lequel la cause de la France ne saurait ne saurait, en aucun cas, se séparer de celle du droit et de la justice. A la fin du XIXe siècle, les Monod concourent à l’établissement définitif de la République laïque, et prennent parti pour le capitaine Dreyfus. Pendant l’été 1939, pressentant que de terribles épreuves matérielles et morales vont fondre à nouveau sur la France et l’Europe, le père de Jérôme emmène les siens dans le Midi : un pèlerinage dans le
" Désert ", du Gard à l’Ardèche, sur les lieux où les protestants des XVIIe et XVIIIe siècles ont à la fois été persécutés, et résisté. Après juin 1940, il est
" gaulliste ", au sens premier du mot : il fait partie de la poignée d’hommes et de femmes qui, d’emblée, refuse la défaite et poursuit le combat militaire. Sa voiture de médecin, frappée du caducée, lui permet de longer les côtes de la Manche : il y repère les bases de V1.
Né en 1930, Jérôme est d’abord tenté par la science – et plus particulièrement les sciences naturelles, où il rêve, entre quatorze et seize ans, d’imiter l’oncle Théodore. C’est en khâgne, à Henri IV, qu’il découvre la politique, en lisant les historiens grecs et latins.
" Tout était dans Thucydide ", explique-t-il aujourd’hui. Les guerres du Péloponnèse préfiguraient, à ses yeux, celles du XXe siècle européen, ou encore la guerre froide : un monde divisé entre deux grandes puissances et deux
" camps " ; la course aux armements ; l’entrecroisement des affrontements militaires et des révolutions sociales et politiques… Il se dirige donc vers l’Ena, puis la Cour des Comptes. La guerre d’Algérie – il y est
" rappelé ", comme toute sa génération – parachève son éducation :
" Le choc du réel ", confiera-t-il.
En 1959, à vingt-neuf ans, il entre au cabinet du premier ministre, Michel Debré. Quatre ans plus tard, il rejoint Olivier Guichard à la Délégation de l’aménagement du territoire – avant de lui succéder quand ce dernier est fait ministre. Ces deux hommes restent, rétrospectivement, ses
" maîtres ". Debré respirait
" la passion de l’Etat républicain ". Guichard complétait ses convictions gaullistes par une vision du monde profondément libérale, centrée sur le
" facteur humain ". Haute politique, plutôt que politique politicienne : Jérôme Monod se tient alors à l’écart des partis, des clubs. Son bonheur domestique y est pour quelque chose. Il s’est marié en 1963 avec Françoise : une catholique, ce qui, aux yeux de la bonne société protestante, est alors assez audacieux; mais qui a fait ses études aux Etats-Unis et même obtenu le diplôme de la Harvard Law School, ce qui rassure. Des enfants naissent. On les élève dans la religion réformée, tout en se promettant de les laisser libres, plus tard de suivre leur propre chemin spirituel. Les beaux étés se succèdent, notamment dans la maison familiale du Lubéron, entre les arbres et les eaux vives.
La politique politicienne finit cependant par retrouver Monod, à travers un ami, Chirac. Les deux hommes, si différents par leurs origines et leur tempérament, ont exactement le même âge, et suivi le même parcours - Ena, Algérie, cabinets de la Ve République naissante. Autres affinités, plus secrètes : la Corrèze, domestiquée par Chirac depuis 1967, fut autrefois le fief du président du Conseil radical Henri Queuille, le grand-père de Françoise Monod. En 1975, Jérôme devient le chef de cabinet de Jacques à Matignon. En 1976, son connétable à la tête du RPR. Leur séparation, en 1978, n’entame pas leurs liens : même si elle est due à des désaccords assez vifs sur les stratégies à suivre. Monod s’inquiète de l’influence grandissante, auprès de Chirac, des
" ligueurs " Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Et le gaullisme, à ses yeux, ne se réduit pas au refus de l’Europe. Bien au contraire.
En 1980, à cinquante ans, Jérôme Monod accède à la présidence de la Lyonnaise des Eaux. D’une entreprise hexagonale, pour ne pas dire provinciale, mais dotée d’un savoir-faire exceptionnel, il fait un groupe mondial. Son expérience à l’Aménagement du territoire l’a préparé à cette nouvelle carrière. Ses attaches protestantes, sésame non négligeable dans un monde des affaires dominé par les Anglo-Saxons, jouent également. Ajoutez-y un élément de passion pure, hérité de l’oncle Théodore et de ses leçons de géologie. Monod court de l’Euphrate au Mékong, du Nil au Mississipi, répertorie les bassins, les nappes phréatiques, hume, au milieu des déserts, des traces d’eaux saumâtres, jongle, dans les grandes villes, avec les eaux usées. Ses collaborateurs et ses clients croyaient voir affaire avec un technocrate, un énarque ; ils découvrent un poète, un prophète. L’un d’entre eux observe :
" Monod ? Un patron à l’américaine, le seul que nous ayons en France. Il compte chaque dollar. Mais il n’oublie pas la devise gravée sur chaque pièce de nickel : ‘ In God We Trust, C’est en Dieu que nous plaçons notre confiance’. " En 1997, l’épopée culmine avec une fusion : la Lyonnaise épouse Suez. Au passage, il y a eu des embuscades, des règlements de comptes, les inévitables soupçons d’ententes illicites, les portraits assassins dans une presse qui ne pardonne pas à ce huguenot d’être passé à droite, et plus blessante encore, ou plus sotte, l’accusation de pharisaïsme, d’hypocrisie. Rançon du succès, ou plus simplement encore, de l’action.
Après le triomphe de 1997, Jérôme Monod songe à l’avenir. Il aura bientôt soixante-dix ans : la durée
" naturelle " que la Bible accorde à la vie humaine ; ce qui vient ensuite est un don de l’Eternel, justifié par un nouveau
" service ". Il pense à Chirac, élu président en 1995 mais ligoté ensuite par l’arrivée au Palais-Bourbon d’une Assemblée nationale de gauche. Au RPR, qui ne s’est jamais remis de n’être qu’un parti parmi les autres, au lieu d’incarner toute la France. Et à l’Europe. Comment formuler le lien nécessaire entre patrie française et idée européenne, entre la République laïque et une Europe des droits de l’homme ? Le psychanalyste Ali Magoudi sera, ici, son intercesseur. Algérien musulman par son père, Polonais catholique par sa mère, un peu juif par son orthodoxie freudienne, Français laïque de naissance et d’éducation, ce dernier a réalisé trois portraits télévisuels d’une étonnante justesse : Mitterrand, Le Pen, Chirac. Il écoute Monod, lui fait
" entendre " ses propres paroles. Un livre, oublié chez Odile Jacob en 1999, naît de ces conversations :
Manifeste pour une Europe souveraine. Ouvrage novateur, précurseur, qui lance le débat actuel sur une constitution européenne appelée à remplacer l’empilage actuel de traités et de conventions : Rome, Maastricht, Amsterdam, Nice…
En 2000, Monod retourne auprès de Chirac. A l’Elysée. Sa première mission est d’assurer la réélection. Mais cela doit passer par l’union de la droite. Et au-delà, par la création d’une formation large, ouverte, qui
" incarnera la France et ses aspirations pendant dix ans au moins ". En 2002, il gagne sur les deux tableaux.
" L’UMP, personne n’y croyait en janvier . En juin, après la double victioire présidentielle et législative, c’était une évidence ". Les anciennes formations se sont
" intimement mélangées ", comme ces terres diverses que les bons potiers savent panacher dans un même matériau. Depuis 1976, il est vrai que
" tout a changé : l’économie, les Français, l’environnement géostratégique ". Les premiers gestes de Chirac lui paraissent être à la hauteur.
" Au sommet de Beyrouth (sur la francophonie), le président de la République a été étonnant. Au sommet de Johannesburg (sur l’écologie), extraordinaire. La France s’exprime à nouveau de façon significative. Comme le général de Gaulle l’avait fait à Phnom Penh, en 1966 ".Et maintenant ? Monod veut, avant tout, préserver
" l’élan vital " de l’UMP. Peut-être à travers une ou plusieurs
" fondations ", analogues à celles qui existent aux Etats-Unis ou en Allemagne. Minoritaires ou dominantes, toutes les opinions s’y exprimeraient, sans souci
" ministériel " immédiat.
" Où que j’aille, j’emporterai cette photo ", confie-t-il. Celle de la statue de De Gaulle qui vient d’être érigée à Londres. Un bronze
" bien plus réussi que celui du rond-point des Champs-Elysées " : où l’on sent, autour du premier des Français libres, l’air du large.