Michel Gurfinkiel

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Un siècle d’indépendance irlandaise

En 1916, l’Irlande était quasiment intégrée au sein du Royaume-Uni. Le sacrifice de quelques nationalistes exaltés a changé l’histoire de l’île pour toujours.

MICHEL GURFINKIEL

« L’Irlande ne soutenait pas la révolution… Mais dans quelques mois, elle la soutiendra. Son cœur était hésitant au moment de l’insurrection, mais maintenant qu’elle a vu que des hommes étaient prêts à mourir pour sa cause, elle se rallie peu à peu… »  C’est ce qu’écrit le romancier et poète James Stephens au lendemain de l’Easter Rising, l’Insurrection de Pâques qui marque en effet, en 1916, le début des combats pour l’indépendance irlandaise. Cinq ans plus tard, en 1921, ceux-ci aboutissent à une véritable guerre. Puis à un compromis historique : la Grande-Bretagne accepte la création d’un Etat libre dans la plus grande partie de l’île, mais conserve le contrôle des six comtés de l’Ulster. Par delà de nouvelles crises, de nouvelles violences et de nouveaux compromis, cette formule est toujours en vigueur aujourd’hui pour l’essentiel.

Une bien étrange histoire que les relations entre Britanniques et Irlandais. On ne s’explique guère que les Anglais, capables de brutalité mais aussi de pragmatisme, n’aient pas accordé au XIXe siècle à leurs voisins le Home Rule, l’autonomie interne, qu’ils ont prodigué, au même moment, à leurs lointains dominions du Canada, d’Afrique du Sud, d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Ni que les Irlandais, profondément anglicisés (au point d’avoir abandonné leur vieille langue celtique, le gaélique), aient éprouvé le besoin de se séparer du Royaume-Uni. La religion ? Certes, l’Irlande est majoritairement catholique, face à un Grande-Bretagne encore largement protestante. Mais les « papistes » ont été émancipés en 1829. Et de fait, l’Eglise catholique ne soutient nullement le nationalisme irlandais, trop « libéral » ou paganisant à ses yeux. Alors que de nombreux protestants ont soutenu ce mouvement dès ses origines.

La démographie, l’économie ? L’Irlande à la fois prolifique et pauvre. Elle passe de 1,7 million d’habitants en 1650, au moment où Cromwell l’asservit, à plus de 7 millions au début du XIXe siècle. Elle perd ensuite 1 million d’âmes pendant la terrible famine de 1845, avant de trouver un équilibre malthusien entre naissances et bouches à nourrir grâce à l’émigration : vers l’Angleterre et l’Empire, mais aussi vers les Etats-Unis. Ce qui lui manque ce sont les ressources minières qui, au pays de Galles, dans le nord de l’Angleterre et en Ecosse, permettent de créer des industries et ainsi d’élever peu à peu le niveau de vie des plus humbles. Mais cette arriération l’éloigne en même temps du militantisme marxiste.

Il s’en faut de peu, au début du XXe siècle, que l’Irlande ne s’intègre définitivement au monde britannique. C’est le programme du principal mouvement irlandais de l’époque, le parti parlementaire (IPP) de John Redmond. Le parti nationaliste Sinn Fein, créé en 1903, ne va pas au-delà d’un projet de dominion. Une loi instituant le Home Rule  a finalement été votée par les Communes en 1912, même si son application a été repoussée à 1914. Face à ces délais,  des organisations secrètes parlent d’insurrection et stockent des armes, tandis que les protestants du Nord créent leur propre milice, la Force volontaire de l’Ulster (UVF). Mais quand la Première Guerre mondiale éclate, la plupart des Irlandais, quelle que soit leur origine, font preuve de loyalisme : 160 000 d’entre eux s’engagent dans les armées du Roi. L’idée de tirer profit du conflit pour proclamer l’indépendance ne vient à personne. Sauf à une infime minorité – qui mise sur l’ennemi : l’Allemagne.

C’est le cas de John Devoy, un journaliste ultra-nationaliste exilé aux Etats-Unis, mais  aussi de Sir Roger Casement. Né à Dublin dans une famille anglicane, converti au catholicisme, ce diplomate s’est rendu célèbre en dénonçant divers excès commis contre les indigènes dans l’« Etat indépendant du Congo », ou contre les Amérindiens du Pérou. De l’anticolonialisme, il est passé, dès 1905, au nationalisme irlandais le plus radical. Le romancier Joseph Conrad, qui l’a rencontré en Afrique, dira de lui que « l’émotion lui tenait lieu d’intelligence ».

En octobre 1914, Casement se rend en Allemagne en passant par un pays neutre. Se présentant comme « l’ambassadeur » de son peuple, il assure que la diaspora irlandaise peut aisément se mobiliser contre une éventuelle entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés des Alliés. Mais c’est en 1916 seulement que les Allemands acceptent de fournir des armes : 20 000 fusils et dix mitrailleuses. Le faux cargo norvégien qui convoie cet arsenal est intercepté par la Royal Navy, puis coulé dans des conditions mystérieuses. Casement, venu sur un autre bateau, est rapidement arrêté. Mais galvanisés par l’ « alliance » allemande, une poignée d’ultra-nationalistes proclament l’indépendance à Dublin le 24 avril 1916, lundi de Pâques.

Ils vont tenir le centre de la ville pendant six jours, avant de céder devant les forces de l’ordre. D’autres mini-insurrections éclatent un peu partout dans l’île, mais sont rapidement réprimées. Bilan : près de cinq cents morts, dont 260 civils et 143 militaires ou fonctionnaires britanniques et 82 rebelles seulement. Accusés de sédition et haute trahison en temps de guerre, seize meneurs sont passés par les armes quelques jours plus tard. Casement, jugé à part, subit le même sort. Les Britanniques prennent soin de publier dans la presse des extraits de son journal intime, qui révèlent son homosexualité.

Sur le moment, cette explosion de violence, tout à fait inattendue, horrifie les Irlandais. Mais comme l’a noté James Stephens, le châtiment des chefs rebelles – considérés comme des idéalistes égarés – suscite la pitié, puis la colère. L’Anglo-Irlandais William Butler Yeats, qui obtiendra le prix Nobel de littérature en 1923, écrit dans son poème La Révolte de Pâques : « Un sacrifice qui dure trop longtemps/Peut changer un cœur en pierre », et du sacrifice des nationalistes « une redoutable beauté est née ». L’opinion bascule tout à fait quand Londres tente tardivement d’étendre la conscription à l’île en avril 1918. Aux élections britanniques de décembre 1918, les modérés de l’IPP (qui ont perdu leur leader Redmond, décédé le 6 mars) n’obtiennent que 26 sièges sur les 105 attribués à l’Irlande, contre 74 au Sinn Fein.

Le 21 janvier 1919, les députés nationalistes se réunissent en Assemblée nationale d’Irlande (Dail Eireann) et proclament à nouveau l’indépendance. Une drôle de guerre commence : entre les Britanniques qui détiennent initialement la réalité du pouvoir mais veulent jouer la modération, et les nationalistes qui tentent d’organiser un contre-Etat irlandais. A partir de 1920, des soldats démobilisés viennent renforcer les deux camps : « colonnes volantes » de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) d’un côté, UVF et gendarmes supplétifs (les « Noirs et Marrons », Black and Tans) de l’autre. Peu à peu, ces « militaires » débordent les politiques : assassinats, embuscades et massacres se multiplient. Et ce qui est plus grave, le clivage religieux se renforce : presque tous les catholiques s’étant ralliés à l’indépendance, et une majorité de protestants à la Couronne. Cette seconde phase de la guerre dure dix-huit mois, et se solde par quelque 2000 morts, dont 750 civils.

Un cessez-le-feu est enfin conclu le 11 juillet 1921. Le roi George V, révulsé par les excès commis en son nom, est intervenu personnellement. Le premier ministre britannique, David Lloyd George, estime que cette « tuerie absurde » coûte trop cher à un Royaume-Uni qui sort à peine de la Guerre mondiale. Michael Collins, le commandant en chef, sent que l’IRA est arrivée au bout de ses ressources. Après quatre mois de négociations, le « traité anglo-irlandais », est signé le 6 décembre 1921.

La Grande-Bretagne reconnaît l’existence, dans la plus grande partie de l’île, d’un « Etat libre d’Irlande ». Comme l’avait envisagé le Sinn Fein près de vingt ans plus tôt, ce sera un dominion, toujours rattaché à la Couronne. Mais l’Ulster à majorité protestante reste partie intégrante du Royaume-Uni. Une partie de l’IRA crie à la trahison : une guerre civile éclate dans l’Etat libre entre le gouvernement officiel et le parti « anti-traité ». Elle dure deux ans et demi et sera deux fois plus meurtrière que la guerre d’indépendance. Les « officiels » l’emportent.

La « redoutable beauté » nationaliste ne s’éteint pas pour autant. En 1937, l’Etat libre devient pleinement souverain, ce qui lui permet de rester neutre pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1948, les derniers liens avec la Couronne sont rompus. Mais les ultra-nationalistes poursuivent leur lutte en Ulster : une troisième guerre, aussi atroce que les précédentes, y fait rage de 1969 à 1998. Elle ne s’éteint qu’avec la « paix du Vendredi Saint » qui reprend et amplifie le pragmatisme du traité de 1921 : l’Irlande reste coupée en deux, tout en étant réunifiée. Il est vrai que la prospérité alors assurée dans l’ensemble de l’île par la mondialisation et l’unification européenne a permis de gommer ces contradictions. Jusqu’à la crise du coronavirus et au Brexit…

© Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2021

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