Michel Gurfinkiel

Michel Gurfinkiel

Michel Gurfinkiel

Haiti/ "Trop loin du Bon Dieu"






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Une terre que n’épargnent ni la nature, ni les hommes.

 





Plus de cent mille victimes, plus de deux cent mille ? Personne ne peut encore établir le bilan humain du tremblement de terre qui a ravagé Haïti le 12 janvier. Situé entre deux plaques tectoniques, ce pays a subi des séismes de même ampleur en 1751, en 1770, en 1842, en 1887, en 1904. Port-au-Prince, la capitale, dans la région méridionale, et Cap-Haïtien, la principale ville du nord, ont été détruites à plusieurs reprises.

 

« Trop loin du Bon Dieu » : c’est ainsi que les Haïtiens résument leur histoire. Quand la terre s’endort, l’air et l’eau s’agitent à leur tour : ouragans, tsunamis, inondations. Il n’est presque pas d’année qui ne soit ainsi assombrie. A l’automne 2004, les ouragans Ivan et Jeanne font des milliers de morts et quelque 300 000 sans abri. La même année, au mois de mai, des pluies torrentielles avaient ravagé le sud-est du pays : 1500 morts et 30 000 sinistrés.

 

Mais le véritable tortionnaire de Haïti, c’est l’homme. En 1492, les Espagnols débarquent dans une île qu’ils nomment Hispaniola, puis Saint-Domingue. Ils asservissement et massacrent les Taïnos, un peuple caraïbe autochtone. Pour les remplacer et cultiver la canne à sucre, ils font venir des esclaves africains. En 1697, au traité de Nimègue, la France obtient le tiers occidental de l’île – le territoire actuel d’Haïti – , considéré comme la zone la plus productive.

 

Le sucre joue alors dans l’économie le rôle que le pétrole tiendra dans la seconde partie du XXe siècle : un bien qui paraît indispensable et qui assure des revenus sans cesse plus élevés à ceux qui le mettent sur le marché. La colonie fournit pendant cent ans le dixième et parfois le septième de la richesse nationale française. Elle fait la grandeur des ports atlantiques : Bordeaux et Nantes. Ce qui ne va pas sans quelques interrogations morales. Montesquieu, aristocrate bordelais, pose le dilemme dans l’Esprit des Lois (XV, V), avec un humour acide : « Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre… Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens ».

 

En 1793, Haïti compte dix mille colons blancs, les Créoles, et cinq cent mille esclaves noirs ou mulâtres. La Convention abolit l’esclavage – tout en garantissant le droit de propriété. Ce qui ne satisfait ni les uns, ni les autres. Les Noirs émancipés (un demi million d’habitants) se dotent d’un gouvernement  autonome dans le cadre de la République, dirigé par un mulâtre énergique, Toussaint-Louverture. En 1802, sous l’influence de son épouse Joséphine, une Créole de la Martinique, Bonaparte rétablit l’esclavage aux Antilles. Il envoie à vingt mille hommes à Haïti, commandés par son beau-frère, Victor-Emmanuel Leclerc, pour y « rétablir l’ordre ». Cela aurait dû être une partie de campagne. Cela tourne au désastre, en raison de la résistance acharnée des Noirs –  et des fièvres, qui déciment les métropolitains. En 1804, les Français, Créoles ou militaires, abandonnent la colonie. Le dictateur Dessalines proclame l’indépendance.

 

Le nouvel Etat  est vite confronté à des difficultés insurmontables. D’abord, un problème de race. Les Mulâtres, éduqués à l’européenne, s’imposent rapidement comme les nouveaux maîtres, face à une majorité africaine. Un apartheid de facto se met en place.

 

Ensuite un problème économique. Saint-Domingue ne vit que par la canne à sucre. Et celle-ci ne peut être cultivée que dans le cadre de grandes propriétés. On les restaure peu à peu. Au profit des Mulâtres.

 

Enfin un problème géopolitique. Les Etats voisins sont tous fondés sur l’esclavage des Noirs. Ils regardent l’existence même de Haïti comme une menace. L’Etat le plus puissant – les Etats-Unis – est en même temps le plus hostile. Jusqu’en 1860, il se refusera, sous la pression du Sud, de reconnaître Haïti de jure.

 

Pour préserver son indépendance,  Port-au-Prince n’a d’autre choix que de se tourner vers l’ancienne métropole, la France. En 1825, Charles X reconnaît et garantit  l’indépendance totale d’Haiti. A condition que ce pays dédommage les colons expulsés. Les termes semblent léonins : 150 millions de francs or (l’équivalent du budget annuel de l’Etat français), payables en cinq ans, plus une réduction de 50 % sur les droits de douane des navires français mouillant dans des ports haïtiens. A la décharge de Paris : le sucre est encore un produit qui rapporte gros.

 

Mais bientôt, la canne à sucre doit compter avec la concurrence de la betterave, dont la culture se répand en France et dans le reste de l’Europe. Pour honorer sa dette, le gouvernement de Port-au-Prince doit contracter des emprunts auprès de grandes banques parisiennes : Laffitte, Rothschild. Amortissables sur des durées plus longues, mais assortis d’intérêts élevés.

 

La Monarchie de Juillet fait grâce de la moitié de la dette d’Etat franco-haïtienne en 1838. Mais le système du « remboursement » , à raison d’un million et demi de francs or par an, ne prendra fin que dans les années 1880, quand la valeur de la canne à sucre aura beaucoup diminué et que la part relative de Haïti dans cette production aura décliné au profit de Cuba. En pratique, c’est une nouvelle colonisation,  d’autant plus impitoyable – et profitable – qu’elle est gérée par les « indigènes » eux-mêmes. A plusieurs reprises, des guerres civiles ravagent le pays : Nord contre Sud, Est contre Ouest. Les Noirs se révoltent contre l’élite mulâtre, puis sont écrasés. Les dictatures se succèdent : certaines d’entre elles instaurent même d’éphémères monarchies.

 

En 1898, les Etats-Unis commencent à intervenir de façon ouvertement « impérialiste » dans la zone caraïbe,  en établissant leur protectorat sur Cuba et en annexant Porto-Rico. En 1915, ils occupent Haïti. Un protectorat paternaliste (nation-building, « édification d’une nation »)  qui dure vingt ans, où un Haut Commissaire venu de Washington fixe le budget que vote un parlement haïtien nominal. Les Américains combattent la malaria,  vaccinent les enfants, percent des routes, modernisent les ports, créent des aérodromes, installent des cliniques et des hôpitaux, diversifient l’économie, implantent des églises baptistes. Le pays sent la peinture fraîche, le mercurochrome, le DDT. La population augmente de 50 %, l’analphabétisme passe de 90 % à 50 %. Paul Morand, qui visite Haiti en 1929, résume ainsi l’histoire locale : « De la colonie française à la colonie américaine, en passant par un siècle d’anarchie africaine ».  

 

En 1935, Roosevelt  met fin à l’occupation. Sur un point, l’expérience est un succès : Haiti est désormais une démocratie, où tous les citoyens votent.  Mais par là même,  les tensions entre Noirs et Mulâtres s’aggravent.

 

En 1946, un Noir, Dumarsais Estimé, est porté pour la première fois à la tête de l’Etat. Il applique une politique « noiriste », visant à réduire les inégalités raciales et sociales. Mais quatre ans plus tard, il est renversé par un colonel noir allié aux Mulâtres, Paul Magloire. Les Noirs, ulcérés, se rallient à un « saint » : le Dr François Duvalier, dit « Papa Doc ». En 1943, ce dernier avait dirigé avec succès un programme financé par les Américains, destiné à éradiquer le pian, une maladie parasitaire tropicale. Par la suite, il avait promu l’usage de la pénicilline dans le pays, puis exercé les fonctions de ministre du Travail auprès d’Estimé. Redevenu simple citoyen, il menait une vie frugale, soignait les pauvres gratuitement, écrivait des livres.

 

En 1957, « Papa Doc » est élu président. Il organise méthodiquement la revanche des Noirs sur les mulâtres, en s’appuyant sur des milices redoutables, les tontons-macoutes. Le vaudou, tradition magique venue d’Afrique, devient  la religion officielle du pays. Le drapeau national, bleu-rouge, est remplacé par un drapeau noir-rouge. Les grandes familles mulâtres sont « incitées » à émigrer : il suffit de découper un de ses membres éminents à la machette , ou de le faire bouillir dans une marmite… Cette révolution coïncide avec les indépendances africaines. Ce qui renforce, aux yeux de certains, sa légitimité. Et surtout, Haiti est trop proche de Cuba, devenu communiste en 1959, pour que les Etats-Unis interviennent à nouveau.

 

« Papa Doc » meurt en 1971. Son fils Jean-Claude, dit « Bébé Doc », lui succède. Il réussit à conserver le pouvoir quinze ans, jusqu’en 1986 : et donc à régner un an de plus que son père. Il met fin aux persécutions anti-mulâtres et épouse même, contre l’avis de sa mère,  une ravissante « princesse » appartenant  à une vieille famille « claire », Michèle Bennett. Comme la plupart des dirigeants du tiers-monde à la même époque, il fait face à l’explosion démographique en encourageant l’émigration légale ou illégale (un million et demi de Haitiens vivraient  aujourd’hui à l’étranger), en obtenant une importante aide humanitaire ou économique occidentale, et enfin, quand cette manne s’épuise, en s’insérant dans les trafics mondiaux de drogue.

 

Dès 1990, un nouveau  « saint » noir est élu président : le père Jean-Baptiste Aristide, dit « Titide », un prêtre salésien rallié à la « théologie de la liberation ». Ce sera un autre Duvalier. Réduit à l’état laïque sur ordre du Vatican, il se marie et fait allégeance au vaudou. Une nouvelle milice, les « chimères »,  lui tient lieu de « tontons macoute ». En 2004, à l’issue d’une guerre civile, le pays devient une sorte de protectorat de l’Onu, à travers une Mission des Nations Unies pour la stabilisation de Haïti (Minustah),  financée par les Etats-Unis et l’Union européenne. Un contingent brésilien de 12 000 hommes (9000 militaires et 3000 gendarmes) maintient l’ordre. Des fonctionnaires internationaux font tourner les ministères et l’administration locale. Décimée dans le séisme du 12 janvier, la Minus par été remplacée une administration d’urgence américaine.

 

Haiti aujourd’hui,  c’est neuf millions d’habitants sur une superficie totale de 27 000 kilomètres carrés, et une superficie utile (cultivable ou habitable) de 15 000 kilomètres carrés à peine. La densité de population est officiellement de près de 361 habitants au kilomètre carré,  mais peut atteindre,  dans certaines zones urbaines, plus de 10 000 habitants au kilomètre carré. 80 % des Haïtiens sont considérés par la Banque mondiale comme des « pauvres absolus », sans accès à un habitat décent ou à un minimum de scolarisation.

 

Le pays n’a en fait qu’un seul atout : sa diaspora, qui compte plus d’un million d’âmes. 600 000 Haïtiens se sont établis aux Etats-Unis, 100 000 au Canada, 200 000 en Europe. Certains d’entre eux – notamment des Créoles – bénéficient aujourd’hui  d’un niveau socio-éducatif élevé.

 

© Michel Gurfinkiel, 2010

 

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