Michel Gurfinkiel

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La Catalogne et les Espagnes

La Catalogne n’est pas une « province » de l’Espagne, mais l’un de ses « royaumes ».

Derrière la tentation séparatiste actuelle, douze siècles d’histoire…

S’il n’y avait pas eu de Pyrénées, la Catalogne serait peut-être aujourd’hui française. C’est en effet à Ria, une petite commune des Pyrénées Orientales actuelles, sur le versant nord de la chaine de montagnes, que vient au monde, vers 850, Wilfred le Velu – Guifré el Pelos en catalan – le fondateur de la dynastie des Bellonides, qui règnera sur le Comté de Catalogne puis le royaume d’Aragon jusqu’en 1410, et fera de ces Etats l’une des plus grandes puissances méditerranéennes du Moyen-Age. Aujourd’hui encore, la Senyera, la bannière traditionnelle catalane, d’or aux quatre bandes horizontales rouges, flotte sur le clocher du village, comme le remarquent les automobilistes qui se dirigent vers les hauts plateaux de Cerdagne et la station de ski de Font-Romeu.

 

Les liens entre les Catalans du Moyen-Age et la France ne se limitent pas à ce hasard d’une naissance princière. La langue catalane, quand elle se forme – au IXe siècle, comme la plupart des autres langages romans -, n’est qu’un dialecte de l’occitan, la prestigieuse « langue d’oc » du Midi de la France. Elle ne commence à se différencier que vers le XIIIe siècle.

 

Politiquement, les Bellonides se rattachent aux Visigoths, des guerriers germaniques établis au Ve dans la région de Carcassonne. D’abord vassaux de l’Empire franc puis du Royaume de France, en tant que chefs de la Marche d’Espagne, la zone frontière protégeant l’Occident chrétien du Califat de Cordoue, ils se rendent indépendants en 987, en refusant de prêter allégeance à Hugues Capet. Mais jusqu’au XVe siècle, ils restent des seigneurs féodaux puissants dans le Midi français : au Languedoc, où ils seront longtemps alliés aux comtes de Toulouse, mais aussi en Provence, sur la rive gauche du Rhône, où ils seront des comtes quasi-souverains pendant plus d’un siècle, de 1112 à 1246.

 

La dynastie des Trastamares supplante les Bellonides en 1412 : d’origine castillane, elle dirige ses intérêts et ses ambitions vers la péninsule Ibérique. Une réorientation qui aboutit, en 1469, au mariage des « Rois catholiques », Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille. Mais les Catalans n’oublient pas leurs liens anciens avec la France. En 1641, lors de la Révolte des Faucheurs (Guerra dels Segadors), ils se séparent officiellement de l’Espagne et offrent la couronne comtale à Louis XIII, qui l’accepte et envoie une armée pour soutenir ses nouveaux « sujets ». En1809, confronté à une insurrection générale en Espagne, Napoléon s’appuie sur les Catalans, avant de rattacher la région, sous forme de quatre départements, à l’Empire français. Pendant la guerre civile espagnole des années 1930, les autonomistes catalans considèrent la France comme une sorte d’arrière pays : et c’est là qu’ils se replient en masse après la victoire de Franco, en 1939

 

Cependant, les Pyrénées existent : altières, massives, percées de quelques cols ou pertuis seulement. La frontière politique a fini par se superposer à la frontière naturelle. Et la Catalogne, bon gré, mal gré, s’est arrimée à l’Espagne. Ou plutôt aux Espagnes. Tout le problème est dans cette opposition entre un singulier et un pluriel.

 

La nation française s’est formée d’emblée autour d’un seul et unique Etat monarchique, même si celui-ci a mis longtemps à imposer son autorité. L’Espagne, au contraire, à partir d’un chapelet de petites royautés régionales qui, dans le nord du pays, ont résisté à l’invasion musulmane du VIIIe siècle : d’est en ouest, la Catalogne, l’Aragon, la Navarre, la Castille, le Léon, l’Andalousie, la Galice, le Portugal. Au fil du temps, ces Etats se sont étendus vers le sud, en annexant des terres « reconquises » sur les Arabes, ou se sont unis entre eux. Après la prise de Grenade, en 1491, il ne reste plus que trois royaumes, l’Aragon et la Castille, associés à travers le mariage de leurs souverains, et le petit Portugal.

 

Mais ce processus relève de l’agrégation plutôt que de la fusion : chaque « royaume », qu’il s’agisse des Etats chrétiens  ou des anciens Etats musulmans, garde son individualité, ses lois, ses droits, ses privilèges, ses parlements, et même, à partir de 1492, ses colonies. Le souverain, descendant des Rois Catholiques, est « Roi de toutes les Espagnes ». Cette situation se révèle peu à peu incompatible avec le fonctionnement d’un Etat moderne. La « Monarchie hispanique » qui se crée sous Charles Quint et Philippe II est théoriquement le plus grand empire du monde, sur lequel « le soleil ne se couche jamais ». Mais en pratique, elle repose sur son Etat le plus peuplé et le plus riche, la Castille. Quand Olivares, le « Richelieu espagnol », tente d’organiser une « Union des Armes » où tous les royaumes espagnols contribueraient à l’effort de guerre contre la France et la Hollande, les non-Castillans crient à la violation de leurs droits : ce qui conduit, notamment, à révolte catalane de 1641.

 

C’est seulement avec les Bourbons, qui montent sur le trône espagnol en 1700, qu’une monarchie plus centralisée se met en place. Elle s’effondre en 1808, sous les coups de Napoléon. Au XIXe siècle, l’Espagne va de révolutions en guerre civiles : et Madrid est sans cesse contraint d’acheter le ralliement de certaines provinces en confirmant ses anciens droits. La République, en 1931, institutionnalise la décentralisation. Franco rétablit un Etat unitaire dominé par la Castille : mais la constitution démocratique de 1978, voulue par son successeur le roi Juan Carlos, en revient au contraire à un quasi-fédéralisme.

 

A travers ces péripéties, la Catalogne connaît des hauts et des bas – et plus de hauts que de bas. Economiquement, c’est l’Etat le plus riche de la péninsule au XVe siècle, grâce à sa façade méditerranéenne. Au XVIe siècle, elle est supplantée par la Castille, qui a mené la conquête des « Indes » à partir des ports atlantiques. Mais elle redevient la région la plus riche de l’Espagne des Bourbons, au XVIIIe siècle, en dépit de la perte de son autonomie traditionnelle. Elle réussit son industrialisation dès la fin du XIXe siècle, et devient au XXe siècle, en dépit d’une nouvelle suspension des droits politiques sous Franco, le principal bénéficiaire du « miracle espagnol ».

 

Culturellement, le catalan, qui avait connu des débuts prometteurs au Moyen Age, avec des traités mystiques ou des romans de chevalerie, et qui a connu une brillante « renaissance » à partir du XIXe siècle, a perdu la partie devant le castillan, devenu une langue de haute culture aux XVIe et XVIIe siècle – de Jean de la Croix à Cervantès – et surtout une langue universelle en s’imposant dans la plus grande partie de l’Amérique latine, du Mexique à l’Argentine.

 

En 2017, face à près de 600 millions de castillanophones (ou « hispanophones »), on ne compte que 10 millions de catalonophones. Le catalan est langue officielle en Andorre, dans trois régions espagnoles (la Catalogne, la Communauté valencienne, et les Baléares) et le district de l’Alghero, en Sardaigne. Elle est en outre « langue locale » dans l’Aragon oriental et « langue régionale » dans les Pyrénées Orientales françaises. Mais si son enseignement et son usage ont fortement progressé depuis un demi-siècle, elle n’a atteint nulle part un statut de langue véritablement « nationale », pratiquée par l’ensemble de la population.

 

En Catalogne, où des efforts considérables ont été faits pour imposer un monolinguisme catalan, 97 % des habitants affirment « comprendre » cette langue, mais 90 % seulement la « lisent », 84 % la « parlent » et 62 % l’ « écrivent ». De manière plus frappante encore, 45 % seulement des habitants déclarent parler catalan « dans le cadre privé », et 38 % seulement le considèrent le catalan comme leur « langue maternelle ». Les mêmes différences, à des niveaux plus bas, se retrouvent dans les autres régions officiellement catalanophones : aux Baléares, où 93 % des habitants affirment « comprendre » le catalan, 36 % seulement le regardent comme leur « langue maternelle » ; à Valence, ce sont respectivement 78 et 21 %.

 

Cette situation devrait s’aggraver, à terme, en raison de la démographie : le taux moyen de fécondité, 1,33 enfant par femme, est le plus faible de l’Union européenne. Si les autres régions d’Espagne peuvent compenser leur déficit démographique par une immigration hispanophone d’Amérique latine, les Catalans en sont réduits à accueillir des migrants du tiers-monde, dans l’espoir de les scolariser dans leur langue.  

 

De 1980 à 2003, la Catalogne a été dirigé par Jodi Pujol, un autonomiste modéré qui a su tirer le meilleur de la constitution espagnole de 1978, à travers la coopération avec Madrid plutôt que l’affrontement. Ses successeurs, les nationalistes conservateurs dirigés par Carles Puigdemont et la Gauche républicaine (ERC), n’ont pas son habilité. A force de surenchère entre eux, ils se sont lancés dans l’aventure d’un référendum anticonstitutionnel et d’une déclaration unilatérale d’indépendance. Avec, potentiellement, les pires conséquences pour l’Espagne, l’Europe – et la Catalogne elle-même.

 

© Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2017

 

Membre du Comité éditorial de Valeurs Actuelles, Michel Gurfinkiel est le fondateur et président de l’Institut Jean-Jacques Rousseau (Paris), et Shillman/Ginsburg Fellow au Middle East Forum (Philadelphie).

 

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