{"id":446,"date":"2007-04-24T19:39:00","date_gmt":"2007-04-24T17:39:00","guid":{"rendered":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/?p=446"},"modified":"2021-01-14T21:13:49","modified_gmt":"2021-01-14T20:13:49","slug":"russie-boris-eltsine-ou-le-complexe-dalexandre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/russie-boris-eltsine-ou-le-complexe-dalexandre\/","title":{"rendered":"Russie\/ Boris Eltsine, ou le complexe d&apos;Alexandre"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"vertical-align: inherit;\"><span style=\"vertical-align: inherit;\"><\/p>\n<p>L&apos;image qui restera de Boris Eltsine (1931-2007) : l&apos;homme qui, debout sur char, exhorte en 1991 les Moscovites &agrave; renverser d&eacute;finitivement le communisme. Mais comment cet ancien apparatchik est-il devenu un r&eacute;volutionnaire ? Un r&eacute;cit entre histoire et psychanalyse.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>\nSans Gorbatchev, il n&rsquo;y aurait pas eu Eltsine. Les deux hommes se sont souvent affront&eacute;s. C&rsquo;est pourtant Gorbatchev qui cr&eacute;e, politiquement, Eltsine. Et c&rsquo;est Eltsine qui, en renversant le r&eacute;gime sovi&eacute;tique en 1991, donne &agrave; l&rsquo;&oelig;uvre de Gorbatchev le sens glorieux qu&rsquo;elle n&rsquo;aurait pas si la perestro&iuml;ka avait d&eacute;bouch&eacute;, comme cela a failli &ecirc;tre le cas, sur une sorte de <em>&ldquo; communisme de d&eacute;veloppement &rdquo;<\/em> &agrave; la chinoise, ou sur un n&eacute;o-stalinisme. Tout s&eacute;pare les deux hommes : leurs parcours, leurs styles, leurs m&eacute;thodes, leurs projets &agrave; long terme. Mais en m&ecirc;me temps, que de parrall&eacute;lismes : ils sont n&eacute;s la m&ecirc;me ann&eacute;e, ils ont &eacute;t&eacute; prot&eacute;g&eacute;s par les m&ecirc;mes hi&eacute;rarques tout au long de leur carri&egrave;re, et nomm&eacute;s, l&rsquo;un et l&rsquo;autre, vice-rois des r&eacute;gions dont ils &eacute;taient originaires. Enfin, les d&eacute;cryptrages freudiens semblent de rigueur chez Eltsine, tout comme ils l&rsquo;&eacute;taient chez son pr&eacute;d&eacute;cesseur.&nbsp; <\/p>\n<p>Le destin de Gorbatchev est lin&eacute;aire : ascension, triomphe, chute. Celui d&rsquo;Eltsine tourne sur lui-m&ecirc;me, en spirale, en boucle, charg&eacute; de surprises et de rebondissements, tiss&eacute; de signes, d&rsquo;intersignes, de miracles, riche en d&eacute;fis insens&eacute;s, en r&eacute;tablissements improbables, en victoires inesp&eacute;r&eacute;es . Eltsine a &eacute;chapp&eacute; &agrave; quatre accidents de la route et &agrave; un accident d&apos;avion. Le pouce et l&apos;index manquent &agrave; sa main gauche. Une fois pr&eacute;sident, il devient un cas m&eacute;dical : toujours malade, et mauvais malade de surcro&icirc;t, rebelle aux m&eacute;decins ; cardiaque (plusieurs infarctus, une op&eacute;ration &agrave; coeur ouvert en 1996) mais alcoolique ; les os bris&eacute;s &agrave; travers tout le corps, mais adepte, jusqu&rsquo;au dernier moment, des sports russes les plus violents ; h&eacute;b&eacute;t&eacute; par les exc&egrave;s et les m&eacute;dications, et surclassant n&eacute;anmoins le reste de la classe politique par sa sagacit&eacute;, la rapidit&eacute; de ses r&eacute;actions, sa capacit&eacute; de changer sans cesse, autour de lui, les hommes, les alliances et les strat&eacute;gies. <\/p>\n<p>Il est n&eacute; le 1er f&eacute;vrier 1931, &agrave; Boutka, un village situ&eacute; &agrave; deux cents kilom&egrave;tres environ au sud de Sverdlovsk, alias Y&eacute;katerinenbourg, dans la partie la plus anciennement russifi&eacute;e de la Sib&eacute;rie. Une famille de paysans, un grand-p&egrave;re forgeron : neuf personnes habitent ensemble la m&ecirc;me chaumi&egrave;re. Il est baptis&eacute; :&nbsp; c&rsquo;est encore l&rsquo;usage &agrave; la campagne &ndash; pour peu de temps. Mais dans des circonstances que l&rsquo;un de ses biographes, John Morrison, ne peut que qualifier de <em>&ldquo; gogolesques &rdquo;<\/em> . Voici comment Eltsine relate lui-m&ecirc;me l&rsquo;incident dans son autobiographie publi&eacute;e en 1990, <em>Contre le courant<\/em> : <em>&ldquo; Il n&rsquo;y avait qu&rsquo;une seule &eacute;glise dans le district, avec un seul pr&ecirc;tre&#8230; En ce temps-l&agrave;, la natalit&eacute; locale &eacute;tait assez &eacute;lev&eacute;e : on proc&eacute;dait donc chaque mois &agrave; un office sp&eacute;cial pour les bapt&ecirc;mes. L&rsquo;&eacute;glise &eacute;tait pleine &agrave; craquer de parents, de b&eacute;b&eacute;s, de membres de la famille et d&rsquo;amis. La c&eacute;r&eacute;monie se d&eacute;roulait de mani&egrave;re primitive : on immergeait enti&egrave;rement&nbsp; le b&eacute;b&eacute; dans une bassine emplie d&rsquo;eau sacr&eacute;e, il braillait, on lui attribuait un nom chr&eacute;tien qu&rsquo;on reportait sur le registre de la paroisse. Et bien s&ucirc;r, comme c&rsquo;&eacute;tait la coutume &agrave; travers toute la Russie, les parents offraient au pr&ecirc;tre un verre d&rsquo;alcool maison : de la bi&egrave;re, de la liqueur ou de la vodka, selon ce qu&rsquo;ils poss&eacute;daient eux-m&ecirc;mes. Mon tour ne vint que dans l&rsquo;apr&egrave;s-midi : le pr&ecirc;tre, qui avait d&eacute;j&agrave; ingurgit&eacute; pas mal d&rsquo;alcool, tenait &agrave; peine sur ses jambes. Il me prit des mains de mes parents, me mit dans l&rsquo;eau&#8230; et m&rsquo;y oublia : il se disputait avec un autre fid&egrave;le. Au d&eacute;but, mes parents, qui se tenaient respectueusement &agrave; quelque distance, ne saisirent pas ce qui se passait. Finalement, ils se rendirent compte de la situation : ma m&egrave;re bondit en hurlant, et me rep&ecirc;cha au fond de la bassine. On me fit recracher l&rsquo;eau. Le pr&ecirc;tre ne se montra pas autrement &eacute;mu : &lsquo;Allez, s&rsquo;il est capable de survivre &agrave; cela, c&rsquo;est que c&rsquo;est un gar&ccedil;on solide&#8230; Je le baptise Boris&rsquo;. Ainsi fut fait &rdquo;.<\/em>&nbsp; Eltsine se croyait contraint d&rsquo;ajouter en 1990, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; la Russie n&rsquo;&eacute;tait pas encore redevenue officiellement un Etat chr&eacute;tien : <em>&ldquo; Je ne peux pas dire que tout ceci m&rsquo;ait particuli&egrave;rement pouss&eacute; vers la religion, bien entendu&#8230; &rdquo;<\/em>&nbsp; Il ne se demandait pas, cependant, si cet &eacute;trange bapt&ecirc;me l&rsquo;avait pr&eacute;dispos&eacute; aux boissons fortes.<\/p>\n<p>Moins d&rsquo;un an apr&egrave;s la naissance de Boris Nikolayevitch Eltsine, le pouvoir sovi&eacute;tique d&eacute;cr&egrave;te&nbsp; la collectivisation. La famille est d&eacute;pouill&eacute;e de presque tous ses biens.&nbsp; <em>&ldquo; Nous avions encore un cheval, mais il mourut. Il nous restait une vache. Elle finit par mourir aussi, au bout de quatre ans. La situation devenait insurmontable. &rdquo;&nbsp;<\/em> Sans compter que la mis&egrave;re entra&icirc;ne, &agrave; son tour, la violence : <em>&ldquo; Chaque jour, il y avait des coups de feu, des meurtres, des rapines &rdquo;<\/em>.&nbsp; Le grand-p&egrave;re, &acirc;g&eacute; de plus de soixante-dix ans, se fait artisan itin&eacute;rant : il construit ou r&eacute;pare des po&ecirc;les de briques. Il mourra de froid et de faim, quelque&nbsp; temps plus tard, dans le Grand Nord sib&eacute;rien. Le p&egrave;re, Nikola&iuml; Ignatievitch, est autoris&eacute; &agrave; travailler en usine dans la province voisine : la famille habite une <em>&ldquo; cit&eacute; ouvri&egrave;re &rdquo;,<\/em> c&rsquo;est-&agrave;-dire des baraquements de planches. Une ch&egrave;vre leur donne son lait et un peu de chaleur . La m&egrave;re, Klavdia Vassilyevna, fait de la couture. Quelques mois de goulag pour le p&egrave;re en 1937. <em>&ldquo; Je me rappellerai toujours&nbsp; comment la police est venu l&rsquo;arr&ecirc;ter &agrave; six heures du matin &rdquo;.<\/em>&nbsp; D&rsquo;autres membres de la famille subissent le m&ecirc;me sort.<\/p>\n<p>D&egrave;s l&rsquo;&acirc;ge de raison, Boris aide &agrave; tenir la maison : il balaie, reprise, cuisine. Il y a une l&eacute;g&egrave;re inversion, quelque chose d&rsquo;un peu f&eacute;minin dans ce comportement, toutes consid&eacute;rations de n&eacute;cessit&eacute; mises &agrave; part : les voisins le f&eacute;licitent, mais sourient. Cette dimension, curieusement, ne dispara&icirc;tra jamais : Vladimir Solovyov et Elena Krepikova, les premiers biographes russes d&rsquo;Eltsine, l&rsquo;interpr&egrave;tent comme un moyen d&rsquo;&eacute;chapper &agrave; la brutalit&eacute; du monde ext&eacute;rieur. Jeune homme, il passe pour timide, chaste. S&rsquo;il n&rsquo;h&eacute;site pas &agrave; adresser de somptueux bouquets &agrave; certaines de ses amies pour leur anniversaire, il ne m&egrave;ne qu&rsquo;un seul vrai flirt, long et ind&eacute;cis, avec Naya Guirine, une condisciple&nbsp; l&rsquo;Ecole d&rsquo;ing&eacute;nieurs de l&rsquo;Oural, qu&rsquo;il finit par &eacute;pouser. Lors des noces, il appelle sa fianc&eacute;e Devoutchka,&nbsp; <em>&ldquo; Mademoiselle &rdquo;&nbsp;<\/em&gt; ;&nbsp; il continuera&nbsp; &agrave; lui donner ce nom par la suite. Contrepoint ou corollaire de cette r&eacute;serve vis-&agrave;-vis des femmes, un go&ucirc;t forcen&eacute; (<em>&ldquo; masochiste &rdquo;<\/em>, disent Solovyov et Krepikova) pour les activit&eacute;s sportives, en particulier le volley-ball, mais aussi pour le pugilat et les voyages. Avec l&rsquo;&acirc;ge, il finira par afficher une semi-homosexualit&eacute;, dans les limites assez larges admises par la culture russe, beaucoup plus permissive en la mati&egrave;re que les cultures occidentales : on ne gagnera sa confiance qu&rsquo;en l&rsquo;accompagnant au banya, le sauna russe, et en partageant ses beuveries ; et ses collaborateurs seront de plus en plus jeunes et s&eacute;duisants, de Yegor Ga&iuml;dar, trente-six ans &agrave; peine quand il en fait un super-ministre de l&rsquo;Economie en 1992, &agrave; Boris Nemtsov, trente-six quand il entre au gouvernement en 1996, ou Sergue&iuml; Kiriyenko, trente-cinq ans quand il est nomm&eacute; premier ministre en 1998.<\/p>\n<p>Boris Eltsine affirme &#8211; sans fausse modestie &#8211; avoir &eacute;t&eacute; un <em>&ldquo; leader &rdquo;&nbsp;<\/em>&nbsp; &agrave; l&rsquo;&eacute;cole&nbsp; : <em>&ldquo; J&rsquo;avais les meilleures notes&#8230; Je surclassais mes camarades par mon &eacute;nergie et ma volont&eacute;&#8230; D&egrave;s le cours pr&eacute;paratoire, j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; &eacute;lu pr&eacute;sident de la classe. J&rsquo;ai toujours &eacute;t&eacute; r&eacute;&eacute;lu par la suite, dans toutes les classes et m&ecirc;me toutes les &eacute;coles par lesquelles je suis pass&eacute;&#8230; &rdquo;&nbsp;<\/em> Il doit sa popularit&eacute;, selon son propre aveu, &agrave; une indiscipline qui fr&ocirc;le souvent la r&eacute;bellion ouverte, voire le d&eacute;fi envers l&rsquo;autorit&eacute;. Un jour, il organise une <em>&ldquo; farce &rdquo;&nbsp;<\/em>&nbsp; contre une institutrice mal-aim&eacute;e : la classe saute par les fen&ecirc;tres et s&rsquo;&eacute;gaie dans les bois. En guise de repr&eacute;sailles, l&rsquo;institutrice inflige pendant plusieurs jours &agrave; tous les &eacute;l&egrave;ves la lettre I, correspondant &agrave; la note la plus basse. Eltsine enjoint &agrave; ses camarades d&rsquo;apprendre les le&ccedil;ons par coeur puis fait appel au directeur : <em>&ldquo; Punissez-vous pour notre mauvaise conduite. Mais en ce qui concerne les le&ccedil;ons, examinez-nous d&rsquo;abord &rdquo;. <\/em>Le directeur accepte. Il interroge personnellement les &eacute;l&egrave;ves pendant deux heures et doit reconna&icirc;tre <em>&ldquo; qu&rsquo;ils travaillent tr&egrave;s bien, m&ecirc;me les moins dou&eacute;s d&rsquo;entre eux &rdquo;. <\/em>Le I collectif est annul&eacute;. Boris ne s&rsquo;en tient pas l&agrave;. A la fin de ses &eacute;tudes primaires, il d&eacute;cide <em>&ldquo; d&rsquo;ex&eacute;cuter &rdquo;<\/em>&nbsp; l&rsquo;institutrice principale, plus d&eacute;test&eacute;e encore que la pr&eacute;c&eacute;dente : <em>&ldquo; C&rsquo;&eacute;tait une femme effroyable. Elle nous corrigeait avec une r&egrave;gle en fer. Elle aimait &agrave; humilier un gar&ccedil;on devant une fille, et une fille devant un gar&ccedil;on. Nous &eacute;tions requis de faire le m&eacute;nage chez elle et m&ecirc;me de ramasser de bouts de l&eacute;gumes pour nourrir ses cochons &rdquo;.<\/em> Le jour de la distribution des prix arrive. <em>&ldquo; Six cents personnes &#8211; &eacute;l&egrave;ves, parents, ma&icirc;tres &#8211; &eacute;taient r&eacute;unies dans le pr&eacute;au. La bonne humeur et la fiert&eacute; &eacute;taient de mise. Chacun re&ccedil;ut son certificat d&rsquo;&eacute;tudes. Tout se d&eacute;roulait conform&eacute;ment aux pr&eacute;visions quand, soudain, je me levai et demandai la permission de parler. Mes notes avaient &eacute;t&eacute; excellentes dans toutes les mati&egrave;res : il &eacute;tait &eacute;vident que je n&rsquo;allais dire que de bonnes paroles et remercier chacun de ses efforts et de sa patience. On acc&eacute;da donc &agrave; ma requ&ecirc;te. Bien s&ucirc;r, j&rsquo;exprimai toute ma reconnaissance envers ceux de nos ma&icirc;tres qui s&rsquo;&eacute;taient vraiment souci&eacute; de nous instruire&#8230; Mais ensuite, je d&eacute;clarai que notre institutrice principale mutilait&nbsp; mentalement&nbsp; et psychologiquement les enfants, et ne devrait pas avoir le droit d&rsquo;enseigner &rdquo;. <\/em>Le scandale est &eacute;norme. Le lendemain, le conseil des enseignants r&eacute;voque le certificat d&rsquo;Eltsine et lui attribue, en son lieu et place, ce que l&rsquo;on appelle le <em>&ldquo;billet du loup &rdquo;<\/em> : un document confirmant que l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve en question a bien achev&eacute; ses &eacute;tudes primaires mais le pr&eacute;sentant par ailleurs comme <em>&ldquo; inapte &agrave; suivre des &eacute;tudes secondaires sur tout le territoire de l&rsquo;URSS &rdquo;.<\/em> Son p&egrave;re, furieux, saisit une lani&egrave;re de cuir et veut le corriger. Boris le saisit par le bras, <em>&ldquo; pour la premi&egrave;re fois &rdquo; <\/em>: <em>&ldquo; Ca suffit comme &ccedil;a : d&eacute;sormais, je ferai moi-m&ecirc;me mon &eacute;ducation ! &rdquo;<\/em>&nbsp; De fait, il porte son cas devant les autorit&eacute;s sup&eacute;rieures, y compris le comit&eacute; local du parti, obtient la mise sur pied d&rsquo;une commission d&rsquo;enqu&ecirc;te, et fait en sorte que l&rsquo;institutrice indigne soit destitu&eacute;e. <em>&ldquo; Elle eut exactement ce qu&rsquo;elle m&eacute;ritait &rdquo;,<\/em> &eacute;crit-il avec une sobre cruaut&eacute; dans son autobiographie. Avant d&rsquo;ajouter, ce qui n&rsquo;est pas moins r&eacute;v&eacute;lateur : <em>&ldquo; Pour la premi&egrave;re fois, j&rsquo;eus une id&eacute;e du v&eacute;ritable fonctionnement d&rsquo;un organe dirigeant du parti&#8230; &rdquo; <\/em><\/p>\n<p>R&eacute;habilit&eacute;, nanti &agrave; nouveau de son certificat d&rsquo;&eacute;tudes, Boris Nikolayevitch d&eacute;cide de s&rsquo;inscrire dans un autre &eacute;tablissement, l&rsquo;&eacute;cole Pouchkine de Sverdlovsk. <em>&ldquo; J&rsquo;en ai gard&eacute; le meilleur souvenir, affirme-t-il dans son autobiographie. Les ma&icirc;tres &eacute;taient remarquables, et nous e&ucirc;mes un professeur principal superbe, Antonina Khonina &rdquo;.&nbsp; <\/em>Ce changement d&rsquo;atmosph&egrave;re tient largement &agrave; la passion avec laquelle, &agrave; Pouchkine, il commence &agrave; pratiquer le volley-ball. L&rsquo;&eacute;l&egrave;ve <em>&ldquo; difficile &rdquo;<\/em> se transforme en champion, pour la plus grande fiert&eacute; du corps enseignant. Il finira par jouer dans l&rsquo;&eacute;quipe municipale et m&ecirc;me par &ecirc;tre sacr&eacute; <em>&ldquo; champion junior &rdquo; <\/em>de toute la province de Sverdlovsk.<\/p>\n<p>A premi&egrave;re vue, il est un peu &eacute;tonnant de voir un gamin de douze ou treize ans s&rsquo;engager, en pleine Seconde Guerre mondiale et Staline regnante, dans une telle affaire. Mais quand bien m&ecirc;me ils ne seraient pas litt&eacute;ralement exacts,&nbsp; les souvenirs scolaires d&rsquo;Eltsine pr&eacute;figurent trop bien son comportement politique ult&eacute;rieur pour ne pas &ecirc;tre pris au s&eacute;rieux. Quant &agrave; leur dimension oedipienne, elle est, elle aussi, trop explicite ou trop candide. Reprenons le r&eacute;cit : le jeune gar&ccedil;on excipe d&rsquo;une qualit&eacute; de surdou&eacute;, de <em>&ldquo; chef n&eacute; &rdquo;<\/em>, pour contester toute autorit&eacute; &ldquo;<em> injuste &rdquo;<\/em> , notamment celles des institutrices sadiques, m&egrave;res d&eacute;natur&eacute;es et castratrices, au nom d&rsquo;une autorit&eacute; sup&eacute;rieure, r&eacute;ellement&nbsp; l&eacute;gitime, la sienne. Mieux, il se <em>&ldquo; sent &rdquo;<\/em> ou se <em>&ldquo; sait &rdquo;&nbsp;<\/em> invuln&eacute;rable&#8230; Cette attitude semble se fonder, en termes analytiques, sur la relation exceptionnelle qui l&rsquo;unit &agrave; sa m&egrave;re. Klavdiya est en effet doublement sa m&egrave;re, l&rsquo;ayant non seulement&nbsp; enfant&eacute; mais &eacute;galement sauv&eacute; de la noyade lors du bapt&ecirc;me ; il lui appartient davantage qu&rsquo;un autre fils, mais il a &eacute;galement sur elle, de ce fait, des droits transcendant la simple nature. Le p&egrave;re, en regard, n&rsquo;existe pas, ou plut&ocirc;t il est la faiblesse m&ecirc;me : vuln&eacute;rable devant le NKVD, incapable de prot&eacute;ger son fils quand il est chass&eacute; de l&rsquo;&eacute;cole, incapable de le punir. Boris n&rsquo;entre m&ecirc;me pas en conflit avec lui, il le destitue en quelques mots et se substitue &agrave; lui. Ce type de r&ecirc;verie &#8211; de <em>&ldquo; roman familial &rdquo;,<\/em> disaient Otto Rank et Sigmund Freud &#8211; passe pour revenir fr&eacute;quemment chez les dirigeants politiques : certains auteurs le qualifient de complexe d&rsquo;Alexandre, en se r&eacute;f&eacute;rant au texte de Plutarque d&rsquo;apr&egrave;s lequel le conqu&eacute;rant mac&eacute;donien&nbsp; ne croyait pas &ecirc;tre le fils de son p&egrave;re, le roi Philippe VI, mais celui de Zeus. En Russie, il s&rsquo;inscrit de surcro&icirc;t dans la symbolique fusionnelle unissant ou superposant le tsar &agrave; la Sainte et maternelle Patrie. Mais ce qui est confondant, c&rsquo;est qu&rsquo;Eltsine s&rsquo;en ouvre aussi ouvertement en 1990, au moment m&ecirc;me o&ugrave; il s&rsquo;engage dans la lutte sans merci qui aboutira, moins de deux ans plus tard, &agrave; la destruction de la <em>&ldquo; mauvaise m&egrave;re &rdquo; <\/em>sovi&eacute;tique et &agrave; ses propres noces de tsar r&eacute;publicain avec une Russie &eacute;ternelle et restaur&eacute;e.<\/p>\n<p>\n<font size=&quot;4&quot;><strong>La boura<\/strong><\/font><\/p>\n<p>D&rsquo;autres souvenirs d&rsquo;enfance et d&rsquo;adolescence constituent des &eacute;clairages tout aussi pr&eacute;cieux. A quinze ans, Boris prend l&rsquo;habitude&nbsp; <em>&ldquo; d&rsquo;organiser de longues randonn&eacute;es &rdquo;&nbsp;<\/em> avec certains de ses camarades : <em>&ldquo; Chacune de ces exp&eacute;ditions avait un but bien d&eacute;fini, par exemple retrouver les sources d&rsquo;une rivi&egrave;re, ou faire l&rsquo;ascension d&rsquo;un mont c&eacute;l&egrave;bre&#8230; Cela impliquait de camper et de cheminer &agrave; travers la ta&iuml;ga pendant plusieurs semaines &rdquo;<\/em>. Th&eacute;oricien des exils int&eacute;rieurs au sein des r&eacute;gimes totalitaires, Ernst J&uuml;nger les a qualifi&eacute;s de <em>&ldquo; recours aux for&ecirc;ts&nbsp; &rdquo; <\/em>: mais dans l&rsquo;URSS stalinienne, ce n&rsquo;&eacute;tait pas une m&eacute;taphore. La for&ecirc;t, notamment en Sib&eacute;rie, restait un espace ou une &eacute;cole de libert&eacute; relative, pour qui voulait se mesurer &agrave; elle. <em>&ldquo; Un &eacute;t&eacute;, raconte Eltsine, nous d&eacute;cid&acirc;mes de retrouver les sources de la Ya&iuml;va. D&rsquo;apr&egrave;s les cartes, elle devait se situer quelque part pr&egrave;s de la ligne des sommets de l&rsquo;Oural&#8230; Nos provisions furent vite &eacute;puis&eacute;es : nous d&ucirc;mes nous nourrir avec qu&rsquo;offrait la for&ecirc;t&#8230; des noix, des champignons et des baies. L&rsquo;Oural est vraiment tr&egrave;s riche&#8230; Nous &eacute;tions loin des routes, dans le coeur vierge d&rsquo;un pays de bois et de taillis. Parfois, nous passions la nuit dans une hutte de chasseurs. Le plus souvent, il nous fallait b&acirc;tir nous-m&ecirc;mes un abri avec des branches et des &eacute;corces, ou dormir &agrave; la belle &eacute;toile. &rdquo;<\/em>&nbsp; Finalement, les jeunes gens trouvent les sources de la rivi&egrave;re : <em>&ldquo; Une fontaine d&rsquo;hydrog&egrave;ne sulfur&eacute; naturel &rdquo;. <\/em>Enchant&eacute;s, ils redescendent vers le village le plus proche, troquent une partie de leurs effets &#8211; <em>&ldquo; un sac &agrave; dos, une chemise, une ceinture &rdquo;<\/em> &#8211; contre une barque, puis se laissent flotter au fil de l&rsquo;eau. <em>&ldquo; Le paysage &eacute;tait magnifique, pur de toute souillure humaine &rdquo;.<\/em> En chemin, ils aper&ccedil;oivent l&rsquo;entr&eacute;e d&rsquo;une caverne et d&eacute;cident de l&rsquo;explorer. Ils s&rsquo;enfoncent sous le sol, dans un d&eacute;dale de couloirs naturels o&ugrave; ruissellent des eaux glac&eacute;es. Soudain, ils ressortent &agrave; l&rsquo;air libre : au plus dense de la ta&iuml;ga. Ils essaient de retourner sur leurs pas : impossible&#8230; L&rsquo;errance tourne au cauchemar.&nbsp; Pour boire, il leur faut presser les mousses des arbres dans leurs mains ou laper des flaques boueuses. Apr&egrave;s une semaine, ils retrouvent enfin leur embarcation. Mais la mauvaise eau qu&rsquo;ils ont ingurgit&eacute;e leur a donn&eacute; la typho&iuml;de. Ils ont plus de 40 degr&eacute;s de fi&egrave;vre, ils chancellent. Recueillis le long d&rsquo;une voie de chemin de fer, ils passeront trois mois &agrave; l&rsquo;h&ocirc;pital, entre la vie et la mort. <em>&ldquo; Les m&eacute;decins ne disposaient tout simplement pas de rem&egrave;des &rdquo;.<\/em><\/p>\n<p>L&rsquo;aventure ne d&eacute;courage pas Eltsine. Quelques ann&eacute;es plus tard, au moment o&ugrave; il est admis &agrave; l&rsquo;Ecole d&rsquo;ing&eacute;nieurs, il d&eacute;cide, seul cette fois, de parcourir toute la Russie d&rsquo;Europe : de Sverdlovsk &agrave; Kazan, de Kazan &agrave; Moscou puis Leningrad, de Leningrad en Ukraine et en Crim&eacute;e, de la Crim&eacute;e au Caucase et enfin du Caucase &agrave; Sverdlovsk, en passant par la vall&eacute;e de la Volga. Ce p&eacute;riple lui prend deux mois. Officiellement, les Sovi&eacute;tiques sont alors soumis au r&eacute;gime du passeport int&eacute;rieur : un citoyen n&rsquo;a pas le droit de quitter sa r&eacute;gion sans autorisation, ni &agrave; plus forte raison d&rsquo;aller droit devant lui. Mais ces lois ne valent que l&agrave; et quand le pouvoir veut r&eacute;ellement les appliquer. La police arr&ecirc;te sans cesse le jeune vagabond, mais se contente, &agrave; chaque fois, des explications banales qu&rsquo;il leur fournit : <em>&ldquo; Je vais voir ma grand-m&egrave;re &agrave; Simferopol. &#8211; Son adresse ? &#8211; Rue L&eacute;nine. &rdquo;<\/em> En ce temps-l&agrave;, remarquera Eltsine,&nbsp; <em>&ldquo; il y avait des rues L&eacute;nine dans chaque localit&eacute;. Je ne risquais pas de me tromper. Et je savais que les policiers n&rsquo;iraient pas v&eacute;rifier. &rdquo;<\/em><\/p>\n<p>Les vrais dangers &eacute;taient ailleurs. Un jour, Boris voyage en train, ou plus exactement&nbsp; sur le toit d&rsquo;un train : une pratique commune chez les jeunes, les pauvres et les asociaux de toute esp&egrave;ce. Un groupe patibulaire le rejoint en haut du wagon : des d&eacute;port&eacute;s qui viennent d&rsquo;&ecirc;tre amnisti&eacute;s. &ldquo;<em> On fait une partie de boura, mon gars ? &rdquo;&nbsp; <\/em>C&rsquo;est un jeu de cartes auquel Eltsine ne conna&icirc;t rien. Mais comment refuser ? Il joue. Les ex-d&eacute;port&eacute;s le d&eacute;pouillent de tous ses v&ecirc;tements et de sa montre. <em>&ldquo; Maintenant que tu n&rsquo;as plus rien, mon gars, tu vas jouer ta vie. Si tu perds, on te jette du wagon. Rassure toi&nbsp; : on attendra que le train passe le long d&rsquo;un talus, pour que tu aies une petite chance de te ramasser. Mais si tu gagnes cette derni&egrave;re partie, tu as la vie sauve, et en plus on te rend tes affaires. &rdquo;&nbsp;<\/em> Cette fois, Eltsine l&rsquo;emporte. Il retrouve peu &agrave; peu tout ce qu&rsquo;il a perdu. Sauf sa montre. <em>&ldquo; Aujourd&rsquo;hui encore, je ne sais pas ce qui s&rsquo;est pass&eacute;<\/em>, observe-t-il dans ses M&eacute;moires. <em>Avais-je finalement compris les r&egrave;gles de la boura ? Ou bien s&rsquo;&eacute;taient-ils concert&eacute;s pour m&rsquo;&eacute;pargner ? Ce qui est s&ucirc;r, c&rsquo;est qu&rsquo;il y avait des assassins parmi eux. Mais des sentiments humains s&rsquo;&eacute;taient peut-&ecirc;tre r&eacute;veill&eacute;s dans leur coeur. Toujours est-il qu&rsquo;apr&egrave;s cette partie, ils ne m&rsquo;ont plus importun&eacute;. Pendant les arr&ecirc;ts, ils partageaient avec moi l&rsquo;eau chaude pour le th&eacute;. Et m&ecirc;me un morceau de pain &rdquo;.<\/em>&nbsp; <\/p>\n<p>A l&rsquo;Ecole d&rsquo;ing&eacute;nieurs, Eltsine est bon &eacute;l&egrave;ve. Le voici enfin dipl&ocirc;m&eacute;, mari&eacute;, p&egrave;re de deux petites filles, Lena et Tatiana, charg&eacute; d&rsquo;un chantier, puis directeur des travaux d&rsquo;entreprises d&rsquo;Etat de BTP. Khrouchtchev a succ&eacute;d&eacute; &agrave; Staline, l&rsquo;URSS a lanc&eacute; le premier spoutnik et Gagarine effectu&eacute; le premier voyage humain dans l&rsquo;espace. Le <em>&ldquo; socialisme r&eacute;el &rdquo;<\/em> semble prendre le visage d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; <em>&ldquo; manag&eacute;riale &rdquo;,<\/em> o&ugrave; les scientifiques, les ing&eacute;nieurs et les techniciens veilleraient &agrave; la hausse du niveau de vie g&eacute;n&eacute;ral. Mais le parti communiste reste la matrice de tous les pouvoirs : y adh&eacute;rer, ou plut&ocirc;t y &ecirc;tre admis, reste un rite essentiel. Or Eltsine ne franchit ce pas qu&rsquo;en 1961, &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de trente ans : le juriste Mikha&iuml;l Gorbatchev, n&eacute; lui aussi en 1931 et issu d&apos;un milieu paysan assez semblable au sien, l&apos;avait fait six ans plus t&ocirc;t, d&egrave;s 1955, &agrave; vingt-quatre ans. L&rsquo;explication&nbsp; la plus simple d&rsquo;un si long d&eacute;lai, c&rsquo;est sans doute une aversion personnelle prononc&eacute;e pour le diamat&nbsp; ou<em> &ldquo; mat&eacute;rialisme dialectique&nbsp; &rdquo;<\/em>&nbsp;&nbsp; :&nbsp; l&rsquo;id&eacute;ologie d&rsquo;Etat enseign&eacute;e comme une <em>&ldquo; science &rdquo;&nbsp;<\/em> . Tant au lyc&eacute;e qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;Ecole d&rsquo;ing&eacute;nieurs, le jeune Boris n&rsquo;y a jamais obtenu que des notes m&eacute;diocres, bien en dessous du <em>&ldquo; 5 sur 5 &rdquo;<\/em>&nbsp; dont il &eacute;tait&nbsp; par ailleurs coutumier. Mais il se peut &eacute;galement que les cadres locaux du parti aient perc&eacute; le non-conformisme et le secret orgueil de l&rsquo;imp&eacute;trant. Eltsine mentionne en particulier, Nikola&iuml; Sitnikov, le directeur du Trust de construction N&deg;13, dont il est lui-m&ecirc;me l&rsquo;ing&eacute;nieur en chef. Une v&eacute;ritable gu&eacute;rilla, dans le grand style des intrigues intrabureaucratiques cont&eacute;es par tant d&rsquo;auteurs sovi&eacute;tiques, &agrave; commencer par Solj&eacute;nitsyne dans <em>Le Ch&ecirc;ne et le Veau,<\/em> oppose les deux hommes. Sitkinov intente &agrave; Eltsine un proc&egrave;s pour malversation : <em>&ldquo; Heureusement, le juge &eacute;tait un homme intelligent &rdquo;.&nbsp; <\/em>Le comptable qui, sur l&rsquo;ordre du directeur, avait d&eacute;pos&eacute; la plainte, se retrouve quelque temps plus tard en situation d&rsquo;examinateur face &agrave; Eltsine : membre du comit&eacute; local du parti, il doit l&rsquo;interroger sur ses connaissances en diamat. <em>&ldquo; A quelle&nbsp; page de quel volume du&nbsp; Capital Marx parle-t-il de la relation entre bien et valeur ? &rdquo;&nbsp;<\/em> Le sourire aux l&egrave;vres, Eltsine r&eacute;pond : <em>&ldquo; Tome II, page 387 &rdquo;.<\/em>&nbsp; L&rsquo;air p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, le comptable observe : <em>&ldquo; Vous connaissez votre Marx &rdquo;.<\/em> Bien entendu, Eltsine avait r&eacute;pondu au hasard, estimant que son interlocuteur <em>&ldquo; n&rsquo;avait jamais lu Marx de pr&egrave;s et ne savait probablement pas ce que pouvait &ecirc;tre la relation entre bien et valeur &rdquo;.&nbsp; <\/em>C&rsquo;&eacute;tait retrouver, &agrave; vingt ans de distance, les ruses de l&rsquo;&eacute;tudiant qui indiquait&nbsp; <em>&ldquo; la rue L&eacute;nine &rdquo;<\/em>&nbsp; aux policiers.<\/p>\n<p>En 1990, moment o&ugrave; le marxisme est d&eacute;j&agrave; discr&eacute;dit&eacute; mais garde encore un statut officiel, Eltsine affirme, avec une ironie assez pesante, qu&rsquo;il<em> &ldquo; croyait sinc&egrave;rement aux id&eacute;aux de justice &eacute;pous&eacute;s par le parti &rdquo;,<\/em> et que c&rsquo;&eacute;tait <em>&ldquo; avec la m&ecirc;me sinc&eacute;rit&eacute; qu&rsquo;il avait rejoint le parti, &eacute;tudi&eacute; avec soin ses statuts, ses programmes et ses classiques, relu L&eacute;nine, Marx et Engels &rdquo;.<\/em> Ce qui est vrai, toutefois, c&rsquo;est que ce marxisme auquel il est d&rsquo;abord r&eacute;fractaire, il finit par le ma&icirc;triser d&rsquo;une fa&ccedil;on peu commune, d&egrave;s lors qu&rsquo;il en saisit la v&eacute;ritable port&eacute;e : non pas Vulgate d&rsquo;Etat ou explication totale du monde, et encore moins religion la&iuml;que ou projet utopique, mais bien m&eacute;thode de pouvoir, &eacute;laboration et utilisation d&rsquo;un pouvoir chimiquement pur, manipulation du pouvoir pour le pouvoir. Eltsine est m&ecirc;me, sous cet angle, le dernier homme politique v&eacute;ritablement marxiste, ou plut&ocirc;t l&eacute;nino-stalinien, de son pays, le dernier r&eacute;volutionnaire russe. Dans une URSS<em> &ldquo; thermidorienne &rdquo;<\/em>&nbsp; o&ugrave; la Nomenklatura croit s&rsquo;&ecirc;tre enfin &eacute;rig&eacute;e en nouvelle noblesse et ne se pr&eacute;occupe plus que de conserver le syst&egrave;me, il sait encore &#8211; ou &agrave; nouveau &#8211; penser en termes de changement, de mouvement, d&rsquo;affrontement, d&rsquo;&eacute;limination de l&rsquo;adversaire : le fameux <em>Kto kogo<\/em> (<em>&ldquo; qui vaincra qui &rdquo;<\/em> ) , d&eacute;fi traditionnel de la boxe russe, dont L&eacute;nine avait fait le mot d&rsquo;ordre bolchevik par excellence. Dans un pays o&ugrave; les hi&eacute;rarchies sociales sont redevenues aussi massives, aussi &eacute;tanches qu&rsquo;au XIXe si&egrave;cle, o&ugrave; les feudataires du parti, de l&rsquo;Etat et de l&rsquo;universit&eacute; vivent en circuit ferm&eacute;, il a l&rsquo;audace, comme Staline, de miser sur le <em>&ldquo; peuple &rdquo;<\/em>,&nbsp; c&rsquo;est-&agrave;-dire sur les app&eacute;tits&nbsp; et la volont&eacute; de revanche des pauvres et des non-privil&eacute;gi&eacute;s.&nbsp;<\/p>\n<p>D&rsquo;abord lente et m&eacute;diocre, sa carri&egrave;re s&rsquo;acc&eacute;l&egrave;re. Il obtient en 1969 son premier poste important, conditionn&eacute; par son appartenance aux cadres dirigeants du parti : la direction de la Construction pour l&rsquo;oblast de Sverdlovsk. Six ans plus tard, en 1975, il acc&egrave;de &agrave; l&rsquo;obkom, le secr&eacute;tariat r&eacute;gional du parti. Moins d&rsquo;un an plus tard, en 1976, alors qu&rsquo;il vient &agrave; peine de commencer un cycle d&rsquo;&eacute;tudes &agrave; l&rsquo;Acad&eacute;mie des sciences sociales de Moscou (l&rsquo;&eacute;quivalent d&rsquo;un stage &agrave; l&rsquo;Ena) le voici appel&eacute; &agrave; succ&eacute;der &agrave; Yakov Ryabov, le premier secr&eacute;taire r&eacute;gional, qui a &eacute;t&eacute; promu &agrave; Moscou. <em>&ldquo; Nous &eacute;tions en plein cours. On annonce par haut-parleur qu&rsquo;Eltsine &lsquo;est pri&eacute; de se pr&eacute;senter devant le Comit&eacute; central&rsquo;. Mes camarades de cours, tous plus exp&eacute;riment&eacute;s les uns que les autres, se r&eacute;unissent autour de moi, et se demandent pourquoi j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; convoqu&eacute;. Je n&rsquo;en avais aucune id&eacute;e, mais j&rsquo;avais au plus profond de moi une intuition de ce que cela pouvait &ecirc;tre. Je me rendis au si&egrave;ge du Comit&eacute; central. &rdquo;<\/em>&nbsp;&nbsp; Premier entretien au Saint des Saints : Ivan Kapitonov, secr&eacute;taire du comit&eacute; central pour l&rsquo;organisation, c&rsquo;est-&agrave;-dire pour la gestion du personnel et les nominations (l&rsquo;homme qui avait fait la carri&egrave;re de Gorbatchev). Il ne pose que des questions banales : &ldquo; Et vos &eacute;tudes, o&ugrave; en sont-elles ? &rdquo;&nbsp; Second entretien : Andr&eacute;&iuml; Kirilenko, num&eacute;ro trois du parti, membre du Bureau politique et secr&eacute;taire du Comit&eacute; central. <em>&ldquo; Une conversation plus g&eacute;n&eacute;rale, mais toujours pas d&rsquo;allusion au motif pour lequel j&rsquo;avais &eacute;t&eacute; convoqu&eacute; &rdquo;.<\/em> Enfin, Eltsine est introduit aupr&egrave;s de Mikha&iuml;l Souslov, num&eacute;ro deux du parti, membre du Bureau politique et responsable de l&rsquo;Id&eacute;ologie. <em>&ldquo; Cette fois, les subtilit&eacute;s n&rsquo;&eacute;taient plus de mise et les questions &eacute;taient plus factuelles.&nbsp; &lsquo;Est-ce que je me sentais capable d&rsquo;un travail plus important ? Est-ce que j&rsquo;avais une id&eacute;e de ce qu&rsquo;&eacute;tait la vie du parti en province ?&rsquo; Puis on me fit savoir que Brejnev lui-m&ecirc;me souhaitait me voir. Cela supposait que je me rende au Kremlin. Kapitanov et Ryabov, le premier secr&eacute;taire sortant de Sverdlovsk, m&rsquo;accompagn&egrave;rent. Nous ne f&icirc;mes pas antichambre longtemps. Un assistant du Secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral vint nous chercher : &lsquo;Entrez, vous &ecirc;tes attendus&rsquo;.&nbsp; J&rsquo;entrai le premier&#8230; Brejnev &eacute;tait assis tout au bout d&rsquo;une longue salle de conf&eacute;rence.&nbsp; S&rsquo;adressant &agrave; l&rsquo;un de mes accompagnateurs, il demanda : &lsquo;Alors, c&rsquo;est l&rsquo;homme qui a d&eacute;cid&eacute; de prendre le pouvoir &agrave; Sverdlovsk ?&rsquo; Kapitonov expliqua que je n&rsquo;&eacute;tais au courant de rien. &lsquo;Comment pouvez-vous dire cela, r&eacute;pliqua Brejnev en riant, puisqu&rsquo;il a d&eacute;cid&eacute; de prendre le pouvoir ?&rsquo; Puis le Secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral m&rsquo;apprit que le Bureau politique avait d&eacute;cid&eacute; de me nommer en remplacement de Ryabov, ce qui revenait &agrave; sauter par-dessus le second secr&eacute;taire r&eacute;gional&#8230; &rdquo;&nbsp;&nbsp; <\/em><\/p>\n<p><font size=&quot;4&quot;><strong>La maison Ipatiev<\/strong><\/font><\/p>\n<p>L&agrave; encore, il faut lire Eltsine entre les lignes. Brejnev dit la v&eacute;rit&eacute;. La nomination d&rsquo;un chef r&eacute;gional du parti, vice-roi aux pouvoirs quasi-illimit&eacute;s, se d&eacute;cide au plus haut niveau : mais le <em>&ldquo; centre &rdquo;<\/em> ne fait le plus souvent qu&rsquo;arbitrer entre des candidatures &eacute;manant, sinon de la <em>&ldquo; base &rdquo;,<\/em> du moins des f&eacute;odalit&eacute;s interm&eacute;diaires.&nbsp; Si Brejnev, Souslov, Kirilenko, Kapitanov, personnages extraordinairement importants, se soucient d&rsquo;un parfait inconnu tel qu&rsquo;Eltsine (Brejnev, lors de la m&ecirc;me entrevue, d&eacute;couvre avec stupeur que ce dernier ne fait m&ecirc;me pas partie du Soviet supr&ecirc;me, le parlement sovi&eacute;tique, mais n&rsquo;est que suppl&eacute;ant&nbsp; au soviet r&eacute;gional de Sverdlovsk), c&rsquo;est&nbsp; sur la recommandation de hi&eacute;rarques locaux. Et ceux-ci, &agrave; leur tour, n&rsquo;ont sans doute pench&eacute; en faveur d&rsquo;Eltsine que parce qu&rsquo;il a su faire campagne aupr&egrave;s d&rsquo;eux&#8230;<\/p>\n<p>Ma&icirc;tre de Sverdlovsk, Eltsine administre un territoire de 88 000 kilom&egrave;tres carr&eacute;s (le sixi&egrave;me de la France, pr&egrave;s de trois fois la Belgique), comportant quarante-cinq communes urbaines et soixante-trois communes rurales, peupl&eacute; de plusieurs millions d&rsquo;habitants. Il joue le jeu. Il cajole Brejnev pendant de longs mois afin de l&rsquo;amener &agrave; signer un d&eacute;cret autorisant la construction d&apos;un m&eacute;tro &agrave; Sverdlovsk. Il fait inscrire subrepticement sa r&eacute;gion dans une zone d&apos;investissement prioritaire. Et en 1977, il fait raser la Maison Ipatiev. Cette villa rococo des environs de Sverdlovsk, o&ugrave; le tsar Nicolas II et sa famille avaient &eacute;t&eacute; assassin&eacute;s en 1918, &eacute;tait devenue un lieu de p&egrave;lerinage dans les ann&eacute;es soixante-dix. Le KGB ordonne au chef r&eacute;gional du parti, par t&eacute;l&eacute;phone, de la d&eacute;truire. Boris Eltsine r&eacute;unit les ouvriers, les artificiers, les bulldozers : en trois jours, tout est abattu, broy&eacute;, aras&eacute;, bien que la Maison Ipatiev soit inscrite &agrave; l&apos;inventaire des monuments historiques. Les instructions &eacute;crites ne parviendront qu&apos;apr&egrave;s l&apos;op&eacute;ration. Vieille habitude bolchevique, elles seront antidat&eacute;es. Ce <em>&ldquo; sacril&egrave;ge &rdquo;<\/em> a &eacute;t&eacute; constamment reproch&eacute; par la suite &agrave; un Eltsine devenu chef de l&apos;opposition anticommuniste puis chef de l&apos;Etat. Il n&apos;a jamais cherch&eacute; &agrave; s&apos;en excuser. <\/p>\n<p>A Sverdlovsk, Eltsine aurait pu faire comme les autres vice-rois : monnayer son pouvoir local afin d&rsquo;acc&eacute;der aux plus hautes instances du Comit&eacute; central et du gouvernement, et enfin au Bureau politique.&nbsp; C&rsquo;est ce que font, par exemple, Geidar Aliev, premier secr&eacute;taire d&rsquo;Azerba&iuml;djan, qui entre au Bureau politique, Edouard Chevardnadz&eacute;, premier secr&eacute;taire de G&eacute;orgie, qui devient &eacute;galement membre du Bureau politique, ou Yegor Stro&iuml;ev, premier secr&eacute;taire d&rsquo;Oriol, devenu secr&eacute;taire du Comit&eacute; central. Il serait sans doute excessif de dire qu&rsquo;Eltsine se situe au-dessus de telles strat&eacute;gies ou de telles intrigues. Mais son souci est moins de r&eacute;ussir &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur de ce cursus que d&rsquo;acqu&eacute;rir les atouts qui lui permettront de survivre quelles que soient les circonstances.&nbsp; <\/p>\n<p>En 1985, Gorbatchev, qui vient d&apos;acc&eacute;der au pouvoir supr&ecirc;me, nomme Eltsine chef du parti pour Moscou, &agrave; la place du conservateur Grichine, et en fait m&ecirc;me, l&rsquo;ann&eacute;e suivante, un <em>&ldquo; candidat &rdquo;&nbsp;<\/em> au Bureau politique. Les deux hommes se connaissent : quand il &eacute;tait chef r&eacute;gional &agrave; Stavropol, de l&apos;autre c&ocirc;t&eacute; de l&apos;Oural, Gorbatchev avait <em>&ldquo; fait des affaires &rdquo;<\/em> avec son homologue de Sverdlovsk, c&apos;est-&agrave;-dire organis&eacute; des trocs de produits industriels ou agricoles. Il avait sans doute appr&eacute;ci&eacute; son efficacit&eacute; &ndash; et son non-conformisme. Mais les choses tournent mal. Boris Eltsine m&egrave;ne un jeu personnel, prot&egrave;ge &agrave; la fois les d&eacute;mocrates pro-occidentaux et les ultra-nationalistes du groupe Pamiat . Il refuse de participer &agrave; la campagne contre l&rsquo;alcoolisme, qu&rsquo;il qualifie de <em>&ldquo; ridicule &rdquo;<\/em>. Il adopte un train de vie ostensiblement spartiate (un appartement de trois pi&egrave;ces, pas de datcha&nbsp; , des trajets fr&eacute;quents en m&eacute;tro) &ndash; et s&rsquo;attaque aux privil&egrave;ges de la Haute Nomenklatura. Fin 1987, Gorbatchev le d&eacute;met de ses fonctions, dans des circonstances qui, jusqu&rsquo;&agrave; ce jour, restent passablement obscures. Le 21 octobre, pendant une r&eacute;union &agrave; huis clos du Comit&eacute; central, Eltsine fait &eacute;tat de <em>&ldquo; l&rsquo;essoufflement&nbsp; de la perestro&iuml;ka &rdquo; <\/em>, met en garde contre <em>&ldquo; les d&eacute;faites &rdquo; <\/em>que le parti a essuy&eacute;es, et offre sa d&eacute;mission. Les uns apr&egrave;s les autres, les hi&eacute;rarques condamnent ses propos. C&rsquo;est le cas des conservateurs, bien entendu. Nikola&iuml; Rijkov, premier ministre de l&rsquo;URSS, originaire de Sverdlovsk lui aussi, afffirme que, <em>&ldquo; connaissant Eltsine depuis longtemps &rdquo;,<\/em> son comportement <em>&ldquo; nihiliste &rdquo;<\/em> ne l&rsquo;&eacute;tonne pas. Viktor Tch&eacute;brikov, le chef du KGB, accuse Eltsine <em>&ldquo; de ne pas vraiment aimer&nbsp; Moscou et les Moscovites &rdquo;<\/em>. Mais les lib&eacute;raux ne sont pas en reste. Yakovlev : <em>&ldquo; Eltsine croit &ecirc;tre r&eacute;volutionnaire, mais en fait il se comporte de fa&ccedil;on profond&eacute;ment r&eacute;actionnaire &rdquo;.<\/em>&nbsp; Chevardnadz&eacute; : <em>&ldquo; Je suis g&ecirc;n&eacute;&nbsp; de m&rsquo;exprimer ainsi&hellip; Mais ce que fait Eltsine&hellip; pourrait &ecirc;tre caract&eacute;ris&eacute; comme une trahison &agrave; l&rsquo;&eacute;gard du parti &rdquo;<\/em>.&nbsp; La d&eacute;mission, pour autant, n&rsquo;est pas accept&eacute;e. Le 7 novembre 1987, pour le soixante-dixi&egrave;me anniversaire de la R&eacute;volution, Eltsine se tient toujours &agrave; la tribune officielle de la place Rouge,&nbsp; au-dessus du tombeau de L&eacute;nine. Ses pairs l&rsquo;ignorent. En revanche,&nbsp; le Cubain Fidel Castro et le Polonais Wojciech&nbsp; Jaruzelski, qui se m&eacute;fient l&rsquo;un et l&rsquo;autre de Gorbatchev, l&rsquo;embrassent avec effusion. Deux jours plus tard, il est hospitalis&eacute; : soins intensifs pour &eacute;puisement et probl&egrave;mes cardiaques &ndash; &agrave; moins qu&rsquo;il ne s&rsquo;agisse, &eacute;videmment, d&rsquo;une mise en sc&egrave;ne.<\/p>\n<p>Le 18 novembre, Gorbatchev le convoque au Kremlin. <em>&ldquo; Les m&eacute;decins ne me permettent m&ecirc;me pas de me lever de mon lit &rdquo;<\/em>,&nbsp; r&eacute;pond Eltsine. <em>&ldquo; Ils feront le n&eacute;cessaire pour vous aider, Boris Nikolayevitch &rdquo;,<\/em> r&eacute;pond le secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral.&nbsp; Eltsine obtemp&egrave;re. En fait, il compara&icirc;t &agrave; nouveau devant les hi&eacute;rarques. On attend de lui des excuses. Il les donne. Cette fois, sa d&eacute;mission est accept&eacute;e.&nbsp; Il est nomm&eacute; haut fonctionnaire au Minist&egrave;re de la Construction. L&rsquo;affaire suscite bien des commentaires, en Occident comme dans le samizdat. Pourquoi Gorbatchev s&rsquo;est-il retourn&eacute; contre l&rsquo;un de ses hommes de confiance ?&nbsp; Pourquoi les conservateurs et les lib&eacute;raux se sont-ils ligu&eacute;s contre le m&ecirc;me homme ?&nbsp; Si Eltsine est <em>&ldquo; coupable &rdquo;,<\/em> pourquoi fait-on preuve d&rsquo;une relative mansu&eacute;tude &agrave; son &eacute;gard,&nbsp; en l&rsquo;envoyant <em>&ldquo; pantoufler &rdquo; <\/em>?&nbsp; On diffuse de multiples versions du discours prononc&eacute; le 21 octobre. Selon un samizdat qui sera abondamment cit&eacute; en Occident, Eltsine s&rsquo;en serait pris &agrave; Ra&iuml;ssa Gorbatchev, l&rsquo;accusant entre autres choses de recevoir un salaire &eacute;lev&eacute; &ndash; 780 roubles &#8211; pour un emploi fictif, de s&rsquo;&ecirc;tre fait photographier au milieu des matelots sur un navire de guerre,&nbsp; et m&ecirc;me de le harasser par des appels t&eacute;l&eacute;phoniques incessants&hellip; Finalement,&nbsp; quand le journal officiel du Comit&eacute; central publie le script <em>&ldquo; authentique &rdquo; <\/em>du discours, le myst&egrave;re ne fait que s&rsquo;&eacute;paissir un peu plus : Eltsine tient des propos &agrave; peine plus critiques que ceux d&rsquo;autres dirigeants, et ne mentionne nullement l&rsquo;&eacute;pouse du secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral. D&egrave;s lors, comment expliquer le tir de barrage dont il a &eacute;t&eacute; l&rsquo;objet, et son limogeage ?&nbsp; Certains vont jusqu&rsquo;&agrave; imaginer&nbsp; un <em>&ldquo; pacte secret &rdquo;<\/em> avec Gorbatchev : Eltsine est grim&eacute; en martyr, afin de pouvoir prendre la t&ecirc;te d&rsquo;un mouvement d&rsquo; <em>&ldquo; opposition r&eacute;formatrice &rdquo;<\/em>&nbsp; qui, le cas &eacute;ch&eacute;ant,&nbsp; pourrait prendre la&nbsp; rel&egrave;ve de la perestro&iuml;ka.<\/p>\n<p>En tout &eacute;tat de cause,&nbsp; il ressuscite vite, &agrave; titre personnel comme sur le plan politique. Sa sant&eacute; se r&eacute;tablit. Des manifestations en sa faveur ont lieu &agrave; Moscou (<em>&ldquo; Ne touchez pas &agrave; Eltsine ! &rdquo;, &ldquo; Le peuple avec Eltsine ! &rdquo;<\/em>) , mais aussi dans son ancien fief de Sverdlovsk,&nbsp; sans que le KGB ne r&eacute;agisse. En d&eacute;cembre 1988, il est candidat&nbsp; ind&eacute;pendant au Congr&egrave;s des d&eacute;put&eacute;s du peuple, dans la circonscription de Moscou. En mars,&nbsp; il est &eacute;lu, &agrave; une majorit&eacute; &eacute;crasante.&nbsp; Au sein du nouveau parlement, il se lie &agrave; deux figures non moins l&eacute;gendaires : Andr&eacute;i Sakharov, prix Nobel de physique, p&egrave;re de la bombe H sovi&eacute;tique devenu dissident ; et le pope Gleb Yakounine, qui a organis&eacute; pendant vingt ans une <em>&quot;r&eacute;sistance religieuse&quot;<\/em> &agrave; Moscou, contre le r&eacute;gime, mais aussi contre l&apos;Eglise orthodoxe officielle. Sa d&eacute;cision est prise : il sera leur <em>&quot;&eacute;p&eacute;e&quot;.<\/em> Pour l&apos;instant, il reste membre du parti communiste, et continue &agrave; citer L&eacute;nine ; mais ce n&apos;est plus qu&apos;une fa&ccedil;ade. Sa cause v&eacute;ritable est d&eacute;sormais la nouvelle R&eacute;volution, qui balaiera celle d&rsquo;octobre 1917.<\/p>\n<p><strong>Extrait de : &laquo; Le Retour de la Russie &raquo; (Editions Odile Jacob, 2001).<\/p>\n<p>&copy; Michel Gurfinkiel &amp; Editions Odile Jacob.<\/strong><\/p>\n<p>\n<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<\/p>\n<p>L&apos;image qui restera de Boris Eltsine (1931-2007) : l&apos;homme qui, debout sur char, exhorte en 1991 les Moscovites &agrave; renverser d&eacute;finitivement le communisme. Mais comment cet ancien apparatchik est-il devenu un r&eacute;volutionnaire ? Un r&eacute;cit entre histoire et psychanalyse.<\/p>\n<p> <a href=\"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/russie-boris-eltsine-ou-le-complexe-dalexandre\/\">&nbsp;&raquo;&nbsp;Read more about: Russie\/ Boris Eltsine, ou le complexe d&apos;Alexandre &nbsp;&raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[657],"tags":[205],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/446"}],"collection":[{"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=446"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/446\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2247,"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/446\/revisions\/2247"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=446"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=446"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=446"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}