{"id":4354,"date":"2021-03-18T15:42:18","date_gmt":"2021-03-18T14:42:18","guid":{"rendered":"http:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/?p=4354"},"modified":"2021-03-18T15:42:19","modified_gmt":"2021-03-18T14:42:19","slug":"un-siecle-dindependance-irlandaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/michelgurfinkiel.com\/blog\/un-siecle-dindependance-irlandaise\/","title":{"rendered":"Un si\u00e8cle d\u2019ind\u00e9pendance irlandaise"},"content":{"rendered":"\n<p><em><font style=\"vertical-align: inherit;\"><font style=\"vertical-align: inherit;\"><strong><strong><em>En 1916, l\u2019Irlande \u00e9tait quasiment int\u00e9gr\u00e9e au sein du Royaume-Uni. Le sacrifice de quelques nationalistes exalt\u00e9s a chang\u00e9 l\u2019histoire de l\u2019\u00eele pour toujours.<\/em><\/strong><\/strong><\/font><\/font><\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:10px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"author-upp\">MICHEL GURFINKIEL<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:10px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;L\u2019Irlande ne soutenait pas la r\u00e9volution\u2026 Mais dans quelques mois, elle la soutiendra. Son c\u0153ur \u00e9tait h\u00e9sitant au moment de l\u2019insurrection, mais maintenant qu\u2019elle a vu que des hommes \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 mourir pour sa cause, elle se rallie peu \u00e0 peu\u2026&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp; C\u2019est ce qu\u2019\u00e9crit le romancier et po\u00e8te James Stephens au lendemain de <em>l\u2019Easter Rising<\/em>, l\u2019Insurrection de P\u00e2ques qui marque en effet, en 1916, le d\u00e9but des combats pour l\u2019ind\u00e9pendance irlandaise. Cinq ans plus tard, en 1921, ceux-ci aboutissent \u00e0 une v\u00e9ritable guerre. Puis \u00e0 un compromis historique&nbsp;: la Grande-Bretagne accepte la cr\u00e9ation d\u2019un Etat libre dans la plus grande partie de l\u2019\u00eele, mais conserve le contr\u00f4le des six comt\u00e9s de l\u2019Ulster. Par del\u00e0 de nouvelles crises, de nouvelles violences et de nouveaux compromis, cette formule est toujours en vigueur aujourd\u2019hui pour l\u2019essentiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Une bien \u00e9trange histoire que les relations entre Britanniques et Irlandais. On ne s\u2019explique gu\u00e8re que les Anglais, capables de brutalit\u00e9 mais aussi de pragmatisme, n\u2019aient pas accord\u00e9 au XIXe si\u00e8cle \u00e0 leurs voisins le <em>Home Rule<\/em>, l\u2019autonomie interne, qu\u2019ils ont prodigu\u00e9, au m\u00eame moment, \u00e0 leurs lointains dominions du Canada, d\u2019Afrique du Sud, d\u2019Australie et de Nouvelle-Z\u00e9lande. Ni que les Irlandais, profond\u00e9ment anglicis\u00e9s (au point d\u2019avoir abandonn\u00e9 leur vieille langue celtique, le ga\u00e9lique), aient \u00e9prouv\u00e9 le besoin de se s\u00e9parer du Royaume-Uni. La religion&nbsp;? Certes, l\u2019Irlande est majoritairement catholique, face \u00e0 un Grande-Bretagne encore largement protestante. Mais les <em>\u00ab&nbsp;papistes&nbsp;\u00bb<\/em> ont \u00e9t\u00e9 \u00e9mancip\u00e9s en 1829. Et de fait, l\u2019Eglise catholique ne soutient nullement le nationalisme irlandais, trop <em>\u00ab&nbsp;lib\u00e9ral&nbsp;\u00bb<\/em> ou paganisant \u00e0 ses yeux. Alors que de nombreux protestants ont soutenu ce mouvement d\u00e8s ses origines.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9mographie, l\u2019\u00e9conomie&nbsp;? L\u2019Irlande \u00e0 la fois prolifique et pauvre. Elle passe de 1,7 million d\u2019habitants en 1650, au moment o\u00f9 Cromwell l\u2019asservit, \u00e0 plus de 7 millions au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle. Elle perd ensuite 1 million d\u2019\u00e2mes pendant la terrible famine de 1845, avant de trouver un \u00e9quilibre malthusien entre naissances et bouches \u00e0 nourrir gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9migration&nbsp;: vers l\u2019Angleterre et l\u2019Empire, mais aussi vers les Etats-Unis. Ce qui lui manque ce sont les ressources mini\u00e8res qui, au pays de Galles, dans le nord de l\u2019Angleterre et en Ecosse, permettent de cr\u00e9er des industries et ainsi d\u2019\u00e9lever peu \u00e0 peu le niveau de vie des plus humbles. Mais cette arri\u00e9ration l\u2019\u00e9loigne en m\u00eame temps du militantisme marxiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019en faut de peu, au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, que l\u2019Irlande ne s\u2019int\u00e8gre d\u00e9finitivement au monde britannique. C\u2019est le programme du principal mouvement irlandais de l\u2019\u00e9poque, le parti parlementaire (IPP) de John Redmond. Le parti nationaliste Sinn Fein, cr\u00e9\u00e9 en 1903, ne va pas au-del\u00e0 d\u2019un projet de dominion. Une loi instituant le <em>Home Rule<\/em>&nbsp; a finalement \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e par les Communes en 1912, m\u00eame si son application a \u00e9t\u00e9 repouss\u00e9e \u00e0 1914. Face \u00e0 ces d\u00e9lais, &nbsp;des organisations secr\u00e8tes parlent d\u2019insurrection et stockent des armes, tandis que les protestants du Nord cr\u00e9ent leur propre milice, la Force volontaire de l\u2019Ulster (UVF). Mais quand la Premi\u00e8re Guerre mondiale \u00e9clate, la plupart des Irlandais, quelle que soit leur origine, font preuve de loyalisme&nbsp;: 160 000 d\u2019entre eux s\u2019engagent dans les arm\u00e9es du Roi. L\u2019id\u00e9e de tirer profit du conflit pour proclamer l\u2019ind\u00e9pendance ne vient \u00e0 personne. Sauf \u00e0 une infime minorit\u00e9 \u2013 qui mise sur l\u2019ennemi&nbsp;: l\u2019Allemagne.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le cas de John Devoy, un journaliste ultra-nationaliste exil\u00e9 aux Etats-Unis, mais &nbsp;aussi de Sir Roger Casement. N\u00e9 \u00e0 Dublin dans une famille anglicane, converti au catholicisme, ce diplomate s\u2019est rendu c\u00e9l\u00e8bre en d\u00e9non\u00e7ant divers exc\u00e8s commis contre les indig\u00e8nes dans l\u2019<em>\u00ab&nbsp;Etat ind\u00e9pendant du Congo&nbsp;\u00bb<\/em>, ou contre les Am\u00e9rindiens du P\u00e9rou. De l\u2019anticolonialisme, il est pass\u00e9, d\u00e8s 1905, au nationalisme irlandais le plus radical. Le romancier Joseph Conrad, qui l\u2019a rencontr\u00e9 en Afrique, dira de lui que <em>\u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9motion lui tenait lieu d\u2019intelligence&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En octobre 1914, Casement se rend en Allemagne en passant par un pays neutre. Se pr\u00e9sentant comme <em>\u00ab&nbsp;l\u2019ambassadeur&nbsp;\u00bb<\/em> de son peuple, il assure que la diaspora irlandaise peut ais\u00e9ment se mobiliser contre une \u00e9ventuelle entr\u00e9e en guerre des Etats-Unis aux c\u00f4t\u00e9s des Alli\u00e9s. Mais c\u2019est en 1916 seulement que les Allemands acceptent de fournir des armes : 20 000 fusils et dix mitrailleuses. Le faux cargo norv\u00e9gien qui convoie cet arsenal est intercept\u00e9 par la Royal Navy, puis coul\u00e9 dans des conditions myst\u00e9rieuses. Casement, venu sur un autre bateau, est rapidement arr\u00eat\u00e9. Mais galvanis\u00e9s par l\u2019 <em>\u00ab&nbsp;alliance&nbsp;\u00bb<\/em> allemande, une poign\u00e9e d\u2019ultra-nationalistes proclament l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 Dublin le 24 avril 1916, lundi de P\u00e2ques.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils vont tenir le centre de la ville pendant six jours, avant de c\u00e9der devant les forces de l\u2019ordre. D\u2019autres mini-insurrections \u00e9clatent un peu partout dans l\u2019\u00eele, mais sont rapidement r\u00e9prim\u00e9es. Bilan&nbsp;: pr\u00e8s de cinq cents morts, dont 260 civils et 143 militaires ou fonctionnaires britanniques et 82 rebelles seulement. Accus\u00e9s de s\u00e9dition et haute trahison en temps de guerre, seize meneurs sont pass\u00e9s par les armes quelques jours plus tard. Casement, jug\u00e9 \u00e0 part, subit le m\u00eame sort. Les Britanniques prennent soin de publier dans la presse des extraits de son journal intime, qui r\u00e9v\u00e8lent son homosexualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le moment, cette explosion de violence, tout \u00e0 fait inattendue, horrifie les Irlandais. Mais comme l\u2019a not\u00e9 James Stephens, le ch\u00e2timent des chefs rebelles \u2013 consid\u00e9r\u00e9s comme des id\u00e9alistes \u00e9gar\u00e9s \u2013 suscite la piti\u00e9, puis la col\u00e8re. L\u2019Anglo-Irlandais William Butler Yeats, qui obtiendra le prix Nobel de litt\u00e9rature en 1923, \u00e9crit dans son po\u00e8me <em>La R\u00e9volte de P\u00e2ques<\/em>&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Un sacrifice qui dure trop longtemps\/Peut changer un c\u0153ur en pierre&nbsp;\u00bb, <\/em>et du sacrifice des nationalistes <em>\u00ab&nbsp;une redoutable beaut\u00e9 est n\u00e9e&nbsp;\u00bb.<\/em> L\u2019opinion bascule tout \u00e0 fait quand Londres tente tardivement d\u2019\u00e9tendre la conscription \u00e0 l\u2019\u00eele en avril 1918. Aux \u00e9lections britanniques de d\u00e9cembre 1918, les mod\u00e9r\u00e9s de l\u2019IPP (qui ont perdu leur leader Redmond, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 6 mars) n\u2019obtiennent que 26 si\u00e8ges sur les 105 attribu\u00e9s \u00e0 l\u2019Irlande, contre 74 au Sinn Fein.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 21 janvier 1919, les d\u00e9put\u00e9s nationalistes se r\u00e9unissent en Assembl\u00e9e nationale d\u2019Irlande (<em>Dail Eireann<\/em>) et proclament \u00e0 nouveau l\u2019ind\u00e9pendance. Une dr\u00f4le de guerre commence&nbsp;: entre les Britanniques qui d\u00e9tiennent initialement la r\u00e9alit\u00e9 du pouvoir mais veulent jouer la mod\u00e9ration, et les nationalistes qui tentent d\u2019organiser un contre-Etat irlandais. A partir de 1920, des soldats d\u00e9mobilis\u00e9s viennent renforcer les deux camps&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;colonnes volantes&nbsp;\u00bb <\/em>de l\u2019Arm\u00e9e r\u00e9publicaine irlandaise (IRA) d\u2019un c\u00f4t\u00e9, UVF et gendarmes suppl\u00e9tifs (les <em>\u00ab&nbsp;Noirs et Marrons&nbsp;\u00bb, Black and Tans<\/em>) de l\u2019autre. Peu \u00e0 peu, ces <em>\u00ab&nbsp;militaires&nbsp;\u00bb<\/em> d\u00e9bordent les politiques&nbsp;: assassinats, embuscades et massacres se multiplient. Et ce qui est plus grave, le clivage religieux se renforce&nbsp;: presque tous les catholiques s\u2019\u00e9tant ralli\u00e9s \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, et une majorit\u00e9 de protestants \u00e0 la Couronne. Cette seconde phase de la guerre dure dix-huit mois, et se solde par quelque 2000 morts, dont 750 civils.<\/p>\n\n\n\n<p>Un cessez-le-feu est enfin conclu le 11 juillet 1921. Le roi George V, r\u00e9vuls\u00e9 par les exc\u00e8s commis en son nom, est intervenu personnellement. Le premier ministre britannique, David Lloyd George, estime que cette <em>\u00ab&nbsp;tuerie absurde&nbsp;\u00bb<\/em> co\u00fbte trop cher \u00e0 un Royaume-Uni qui sort \u00e0 peine de la Guerre mondiale. Michael Collins, le commandant en chef, sent que l\u2019IRA est arriv\u00e9e au bout de ses ressources. Apr\u00e8s quatre mois de n\u00e9gociations, le <em>\u00ab&nbsp;trait\u00e9 anglo-irlandais&nbsp;\u00bb,<\/em> est sign\u00e9 le 6 d\u00e9cembre 1921.<\/p>\n\n\n\n<p>La Grande-Bretagne reconna\u00eet l\u2019existence, dans la plus grande partie de l\u2019\u00eele, d\u2019un <em>\u00ab&nbsp;Etat libre d\u2019Irlande&nbsp;\u00bb.<\/em> Comme l\u2019avait envisag\u00e9 le Sinn Fein pr\u00e8s de vingt ans plus t\u00f4t, ce sera un dominion, toujours rattach\u00e9 \u00e0 la Couronne. Mais l\u2019Ulster \u00e0 majorit\u00e9 protestante reste partie int\u00e9grante du Royaume-Uni. Une partie de l\u2019IRA crie \u00e0 la trahison&nbsp;: une guerre civile \u00e9clate dans l\u2019Etat libre entre le gouvernement officiel et le parti <em>\u00ab&nbsp;anti-trait\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/em> Elle dure deux ans et demi et sera deux fois plus meurtri\u00e8re que la guerre d\u2019ind\u00e9pendance. Les <em>\u00ab&nbsp;officiels&nbsp;\u00bb<\/em> l\u2019emportent.<\/p>\n\n\n\n<p>La <em>\u00ab&nbsp;redoutable beaut\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em> nationaliste ne s\u2019\u00e9teint pas pour autant. En 1937, l\u2019Etat libre devient pleinement souverain, ce qui lui permet de rester neutre pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1948, les derniers liens avec la Couronne sont rompus. Mais les ultra-nationalistes poursuivent leur lutte en Ulster&nbsp;: une troisi\u00e8me guerre, aussi atroce que les pr\u00e9c\u00e9dentes, y fait rage de 1969 \u00e0 1998. Elle ne s\u2019\u00e9teint qu\u2019avec la <em>\u00ab&nbsp;paix du Vendredi Saint&nbsp;\u00bb<\/em> qui reprend et amplifie le pragmatisme du trait\u00e9 de 1921&nbsp;: l\u2019Irlande reste coup\u00e9e en deux, tout en \u00e9tant r\u00e9unifi\u00e9e. Il est vrai que la prosp\u00e9rit\u00e9 alors assur\u00e9e dans l\u2019ensemble de l\u2019\u00eele par la mondialisation et l\u2019unification europ\u00e9enne a permis de gommer ces contradictions. Jusqu\u2019\u00e0 la crise du coronavirus et au Brexit\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00a9 Michel Gurfinkiel &amp; Valeurs Actuelles, 2021<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em><\/em><em>En 1916, l\u2019Irlande \u00e9tait quasiment int\u00e9gr\u00e9e au sein du Royaume-Uni. Le sacrifice de quelques nationalistes exalt\u00e9s a chang\u00e9 l\u2019histoire de l\u2019\u00eele pour toujours.<\/em><\/p>\n<p class=\"author-upp\">MICHEL GURFINKIEL<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;L\u2019Irlande ne soutenait pas la r\u00e9volution\u2026 Mais dans quelques mois, elle la soutiendra. Son c\u0153ur \u00e9tait h\u00e9sitant au moment de l\u2019insurrection, mais maintenant qu\u2019elle a vu que des hommes \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 mourir pour sa cause, elle se rallie peu \u00e0 peu\u2026&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp; C\u2019est ce qu\u2019\u00e9crit le romancier et po\u00e8te James Stephens au lendemain de <em>l\u2019Easter Rising<\/em>, l\u2019Insurrection de P\u00e2ques qui marque en effet, en 1916, le d\u00e9but des combats pour l\u2019ind\u00e9pendance irlandaise. Cinq ans plus tard, en 1921, ceux-ci aboutissent \u00e0 une v\u00e9ritable guerre. Puis \u00e0 un compromis historique&nbsp;: la Grande-Bretagne accepte la cr\u00e9ation d\u2019un Etat libre dans la plus grande partie de l\u2019\u00eele, mais conserve le contr\u00f4le des six comt\u00e9s de l\u2019Ulster. 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